Les mots pour le dire : communication urbi et orbi
par le 26 novembre 2007
par Yann-Yves Biffe
Directeur de la Communication de la Ville des Sables d’Olonne
Je me précipite pour vous faire part d'une réflexion récente sur un « problème », disons plus modestement un questionnement sémantique interne à notre profession.
Ce questionnement, il faut bien se l'avouer, n'intéresse sans doute que nous, mais cela représente déjà du monde et chacun des communicants territoriaux, au moment d'expliquer de façon un peu structurée ses missions, a dû au moins une fois s'y heurter. La question est la suivante : comment dénommer en les différenciant (tout en sous-entendant leur lien sous-jacent) la communication qui s'adresse aux administrés, de celle qui s'adresse au reste du monde ?J'ai été confronté à cette interrogation par deux fois au cours de la semaine passée. La première fois, lors d'un journée d'échange du réseau Com Ouest des communicants territoriaux des Pays de la Loire. Didier Rigaud, menant les débats sur le thème de la communication interne, posait le préalable selon lequel que tout le monde s'accordait à peu près pour désigner par ce terme la communication en direction des agents d'une organisation. Le reste étant rassemblé sous le terme de communication externe.
Pour une entreprise, pas de problème : l'externe, où qu'il soit, est un prospect. Mais pour une collectivité, l'externe recouvre au moins deux réalités bien distinctes : ceux qui sont dans son périmètre et ceux qui sont hors de son périmètre. Peut-on parler sérieusement de la « communication externe/interne » et de la « communication externe/externe » ? Non.
Eventuellement de « communications intérieure et extérieure ». Mais le terme «intérieur» sonne restrictif et oppressant, alors que le terme « extérieur », a contrario, paraît n'inclure et n'atteindre personne. Bon...
Mais quelques jours plus tard, je devais travailler à un cours pour des étudiants d'IUT sur le marketing des collectivités territoriales. Il allait bien falloir leur présenter ces deux aspects. Je pouvais toujours parler de « la communication qui s'adresse aux administrés », de « celle qui s'adresse aux autres ». Mais si ces deux expressions sont certes explicites, elles manquent de concision pour des professionnels sensés communiquer de façon synthétique, si ce n'est de belle manière. On parle parfois de «communication locale». Selon les cas, le terme est utilisé comme un diminutif pour « communication des collectivités locales ». Retour à la case départ. Dans d'autres cas, il revêt un caractère plus restreint. Pour une petite ville, le terme semble cohérent. Il devient bien restrictif quand on parle de la communication d'une grande ville, d'un département ou a fortiori d'une région. L'adjectif souffre aussi de la concurrence et de la proximité de la communication du même nom.
Et la question de la communication extérieure reste posée : « communication nationale et internationale » ?
Alors j'apporte ma pierre à l'édifice, ou plutôt à la muraille, dans son sens symbolique, car c'est bien de cela qu'il s'agit.
Le défi est de caractériser une limite et une destination. La limite, ce sont les pointillés, sur la carte - voire au milieu de la route si elle fait office de frontière naturelle - qui établissent le périmètre de la collectivité. La destination, c'est d'une part les habitants à l'intérieur de ce périmètre, et d'autre part les « barbares », les étrangers au-delà de ses fortifications. Une communication pour la ville, et une communication pour les autres, le reste de la terre.
Urbi et orbi. Une locutation latine. A petite dose, ça fait toujours bien et ici, le fond vaut la forme. Urbi, datif de urbs : « ville, la ville (Rome) », et orbi, datif de orbis : « cercle, surface circulaire, terre, univers ». Si on essaye de retrouver quelques vieux cours de latins, on se rappelle que le datif employé dans l'expression indique « celui à qui l'on donne », celui à qui c'est destiné. La nature grammaticale de l'expression montre clairement l'intention, la démarche de communication exercée pour les administrés et pour le reste du monde : qui s'adresse à ceux de la ville / qui s'adresse aux gens de l'extérieur.
Au-delà de la stricte traduction, le parallèle avec le cadre originel de l'expression est saisissant. Elle désigne initialement la bénédiction du pape à Pâques et à Noël, qui s'adresse aux habitants de la Ville de Rome, dont il est l'évêque, et pour les autres habitants de la terre, quels qu'ils soient, du haut du balcon de la basilique Saint-Pierre de Rome. La métaphore est assez claire : à défaut de pouvoir parler du haut du balcon de la Mairie, le Maire, l'exécutif de la collectivité, par sa communication externe, va s'adresser à ces deux cibles distinctes. Il parle à l'intérieur des murailles, dans sa Rome, aux administrés : citoyens et usagers (urbi), pour les faire adhérer à ses projets et à ses réalisations et leur faire consommer les services apportés par la collectivité. Il parle en direction des cibles extérieures (orbi) pour les séduire et les attirer. Clin d'oeil supplémentaire : la bénédiction urbi et orbi est assortie d'une indulgence plénière, lavant du péché ses auditeurs. Les élus attendent également parfois de la communication territoriale des résultats au-delà de ses possibilités...
Pour relativiser cette réflexion sémantique, si j'ouvrais ce propos en disant que je me précipite pour vous soumettre cette suggestion, c'est que l'évolution de la communication peut atténuer la portée de ce datif. Avec le déploiement d'un web 2.0 à visée interactive et de la communication participative, la communication territoriale se veut descendante mais également ascendante, faisant participer le citoyen.
La communication deviendra-t-elle urbe et orbi, «de la ville et vers le monde» ? Nous avons encore un peu de temps devant nous car, même s'il monte en puissance, ce processus d'inversion de l'émetteur sera long avant que les intentions annoncées deviennent bien réelles, d'autant que la mise en place des outils d'expression est souvent proposée et gérée (donc contrôlée, quoi qu'on en dise) par la Com' de la collectivité locale.
Finalement, si bouleversement il devait y avoir, si ce concept de communication urbi et orbi devait être mis à mal, ce serait sans doute le fait des internautes. Sans adresse fixe -sinon une adresse IP – ils font fi des frontières adminstratives, brouillent les périmètres, faisant tomber les murailles virtuelles de la ville.
Qui sont nos visiteurs ? A qui doit alors s'adresser la communication du site internet de la collectivité ? Urbi ou orbi ?


On reprochait aux dircoms de se prendre pour des Dieux, voila maintenant qu'ils se prennent pour le Pape ! Mais, puisque cette réflexion nous vient de Vendée, ce mélange des genres reste dans la tradition locale.