Les voyages forment la genèse
par Marc Thébault le 2 février 2012
Certes, les psychologues le reconnaissent volontiers, un déménagement est un traumatisme qui nous renvoie aux notions de pertes de repères, de ruptures, d'abandon, de séparation. Une vraie cause de vrai stress. Cela se vérifie déjà en changeant simplement de quartier. Imaginez alors si vous traversez la France !
Pourtant, le fait de déménager peut devenir une source d'infinies observations des divers territoires Français. On découvre de nouvelles habitudes collectives de vie. On s'imprègne de nouveaux us, de nouvelles coutumes, des traditions endémiques, d'expressions endogènes ... une nouvelle culture en somme. Parfois, comme si on changeait de pays, tant certaines régions de notre belle - et pourtant depuis si longtemps unifiée - nation sont aux antipodes les unes des autres. On ne mange pas la même chose partout. Et on ne boit non plus les mêmes breuvages. On ne se promène pas dans les mêmes paysages, les mêmes rues. Prenons un exemple, les transports en commun ! Aucun n'est identique. Partout des marques commerciales différentes (avec pourtant les mêmes opérateurs qui se partagent tous les marchés), des tarifs spécifiques, des systèmes de validation propres à chaque territoire et je ne dis rien des conditions d'abonnements. Mais ces déstabilisations sont sans doute transitoires et, somme toute, pas bien méchantes.
Mais, le vrai bénéfice se cache sans doute dans cette capacité que nous acquérons alors de pouvoir comparer, donc relativiser. Prenons, au hasard, le cas de la communication publique, lorsqu'elle s'attache à l'image d'un territoire, en direct ou par le truchement du marketing territorial, et plus particulièrement lorsqu'elle tente de recenser les difficultés de sa région, ses points faibles, ses efforts à faire en termes de valorisation et de promotion. Moment très attachant lorsque l'on débarque dans un nouveau poste, et dans une nouvelle collectivité : le partage du recensement des problèmes locaux que l'on vous expose presque sur le ton de la confidence.
Pour avoir bougé géographiquement déjà trois fois et ayant eu l'occasion d'échanger avec nombre de collègues exerçant un peu partout en France, je pense que l'on va gagner un peu de temps si nous nous mettons d'accord sur le fait que les territoires français connaissent tous les mêmes difficultés, à savoir, en vrac et pas obligatoirement dans l'ordre d'importance, la liste ci-dessous que vous n'hésiterez pas à compléter :
- un parisianisme général qui interdit de penser qu'il y a une vie en France au-delà du boulevard périphérique ;
- le départ vers l'extérieur des jeunes diplômés ;
- une hausse des prix du logement et, de toute façon, la pénurie de logements ;
- d'anciennes fermetures d'usines qui sont encore dans toutes les têtes ;
- plus généralement, une certaine gloire passée ;
- un caractère discret (ou, suivant les régions : taiseux, humble, réservé, modeste, etc ...) qui jusqu'à présent a interdit tout "faire savoir", alors que le territoire possède de très grands "savoirs faire" ;
- une rivalité stérile avec la ville ou la métropole voisine ;
- un positionnement géographique peu précis dans l'esprit des personnes de l'extérieur ;
- une capacité à intégrer des nouveaux venus qui va demander du temps (parfois bien long - ndlr), mais, une fois que la confiance est donnée, « c'est pour toujours » ;
- des difficultés à attirer de nouveaux cadres supérieurs ;- un tourisme surtout d'affaires ou "de passage", d'où la question se savoir comment prolonger la durée des séjours ?
- de réelles difficultés à fédérer les forces vives du territoire pour travailler ensemble (« Alors que le territoire voisin y arrive, lui ! ») ;
- une méconnaissance générale, à l'extérieur, des atouts pourtant réels et sérieux du territoire et de ses aménités : une offre culturelle hors pair, des équipements sportifs variés, une nature au cœur de la ville (« Une ville à la campagne » pour ainsi dire) ; un patrimoine préservé (« D'ailleurs Napoléon est passé par le territoire une fois ») ; une offre commerciale complète (« Sauf entre 12 h et 14 h où des commerces sont fermés ») ; une fois, une assez bonne place dans un classement des "Villes où il fait bon vivre" ;
- enfin, le constat qu'il fait bon vivre et travailler ici (« et si on arrive en pleurant, on repart aussi en pleurant »), mais personne ne le sait car, globalement, « on n'est pas bon en communication » !
Tout cela pour dire quoi ? D'abord, se dire qu'il en est des territoires comme des alcooliques repentis, le fait de savoir que d'autres supportent les mêmes poids, cela réconforte. Mais, surtout, puisque je précisais, d'emblée, que voyager permettait de relativiser, il est alors essentiel de comprendre que beaucoup des "malheurs" de nos territoires sont communs à tous, donc sont d'une banalité un peu affligeante. Il n'y a donc rien à gagner à se penser et se décrire comme le plus persécuté ou le plus malchanceux. Ainsi, et en conséquence, soyons persuadés qu'il convient de ne plus croire que l'herbe est plus verte ailleurs (note pour plus tard : vérifier quand même ce qui se passe en Allemagne).
Pour autant, et c'est un des grands charmes de la communication publique, lorsque l'on en sera à la genèse d'une grande action de valorisation et de promotion, on évitera de penser que, puisque les problèmes sont identiques, les solutions doivent l'être aussi. L'universalité de ce qui est vu ou perçu comme des difficultés n'implique pas automatiquement l'universalité des remèdes (en dehors des remèdes allemands, s'entend). La vraie difficulté des communicants publics ne réside donc pas dans le recensement des boulets, mais plutôt dans la conception d'actions originales et réellement adaptées aux territoires concernés.
Néanmoins, si tous les territoires ont les mêmes difficultés, peut-être que cela ne vient pas forcément d'eux seuls. Peut-être cela vient-il aussi d'un modèle global (excepté le modèle allemand) qui ne fonctionne plus, voire d'un carcan culturel collectif qui interdit d'envisager un vrai changement de cadre de référence, un vrai changement de paradigme. Je dis ça, je dis rien !
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