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Comprenne qui peut : nouvel adage en compublique ? | Cap'Com, Le réseau de la communication publique et territoriale

Comprenne qui peut : nouvel adage en compublique ?

créé le : 
15/02/2017

Je suis agacé. Et agacé de l’être. Presque autant que lorsque quelqu’un appuie sur le bouton « descente » de l’ascenseur alors qu’il veut monter ou lorsque, après avoir lu pendant les 10 minutes d’attente toutes les formules offertes par un lieu de restauration rapide, la personne devant vous dans la queue, quand vient son tour, demande à la serveuse « Et vous avez quoi comme formules ? ». Mais je m’égare, c’est bien de communication publique dont je veux vous parler. Et de l’un de ses canaux, le numérique. Plantons le décor.

Il y a peu, le community manager (ou « social Media manager » devrais-je peut-être dire, et je vous engage à voir, sur ce beau métier, une vidéo revigorante sous ce lien) d’une grande ville (26,5 k followers pour 160 779 habitants - population municipale 2014, source INSEE) annonçait par tweet, à l’occasion d’un Conseil municipal : « Léger changement pour ce [Conseil], ce live-tweet sera sous forme de thread. En espérant que ça ne perturbe personne ;) ».

Illico interloqué par le terme « thread » que je ne connaissais pas avant de lire ce tweet, je félicitais (oui, un peu ironiquement) les habitant-e-s de cette ville pour leur geek-attitude, eux qui, visiblement, savent tout-e-s ce qu’est un « thread ». Le CM me répond alors que « On est sur Twitter en même temps, on connait notre public ici, on ne prétend pas s’adresser à tous les habitants smiley ».
Détail, l’objet de ce billet n’est pas de disserter sur les avantages/inconvénients comparés entre « LT » (posts en direct par tweets indépendants les uns des autres) et « thread » (posts, en direct ou en différé, par tweets liés entre eux : on se répond à soi-même) ni de la présence - en LT - ou non – en thread - d’un hashtag, du coup. Parce que, franchement, inc et nunc, ce n’est vraiment pas ma préoccupation première, pour rester poli. Et qui suis-je pour oser m’imposer dans ce débat de spécialistes ? Hum ?

Non, si je m’intéresse à cela, et peu importe la ville concernée car cela aurait pu venir de n’importe où, c’est pour au moins 3 autres raisons.
La première, c’est que j’ai ressenti, à titre personnel, ce si désagréable sentiment de passer pour un con aux yeux de tous, sur le mode « Quoi, t’es sur twitter et tu ne sais pas ce qu’est un thread ? » ou « Hé, Dugenou, Google est ton ami ou pas ? Arf  smiley ». À noter que j’ai remarqué, depuis, que les experts entre eux ne sont pas forcément d’accord sur la définition même du machin, certains parlant d’une forme de narration indépendante de l’instant (genre raconter une histoire quoi), d’autres parlant d’une forme de « live » ou, comme le dit un ami Québécois, d’une forme de « direct ». L’ami Québécois notant non sans humour : « Alors, si j'ai bien compris, thread signifierait "un fil de discussion" et live-tweet signifierait "échange en temps réel". Tout de même incroyable que la désuète et honnie langue française soit encore en mesure de décrire la modernité. Il est vrai que LIVE entretient avec l'immédiateté spatio-temporelle des liens infiniment plus fusionnels que le terme DIRECT. ». J’avoue que, sur le coup, j’ai failli demander à ce CM si, avant de faire le malin, il voulait bien me rappeler la différence entre points pica et points Didot, histoire d’étaler, à mon tour, ma science professionnelle et mon vocable corporatiste, les deux datés, certes, mais néanmoins pointus. Mais cela aurait été mesquin.
La deuxième raison, c’est que je me suis alors demandé, plus professionnellement cette fois, qui étaient, en fait et en général, nos followers, et si tout-e-s avaient vraiment un tel niveau de maîtrise du lexique des réseaux sociaux ? Donc, s’il convenait de partir du postulat que nous devions miser sur un présupposé de savoir totalement acquis et partagé ? Je ne suis pas certain de pouvoir répondre par l’affirmative.
La troisième, cette fois en mélangeant allègrement aspects perso et pro, c’est que j’ai imaginé que, justement, nombre de personnes ne connaissaient pas ce terme et qu’elles venaient alors également de se sentir les dernières des nouilles, voire les exclues du club très fermé des informé-e-s : « Pour vous, c’est le magazine papier ! ».

Ayant, malgré avoir soulevé la question il y a quelques mois, choisi de ne pas virer tous les CM (voir sous ce lien), je ne la remettrai pas sur le tapis. Pourtant, un léger agacement me conduit à rappeler deux ou trois principes de base en communication publique :

  • D’abord, s’il n’est pas question de niveler par le bas systématiquement (en référence au fameux « les gens y vont pas comprendre »), à trop tirer vers le haut - surtout lorsque cela est fondé sur une croyance (« Sur Twitter, tou-te-s savent ») - on peut perdre une belle part de public : celle et ceux qui fuiront, de crainte de déranger, une communication « d’entre soi », celle où l’on ne voit le monde qu’à son image et à celle de ses semblables. On passerait du « comprenne qui peut » au « sauve qui peut ». La notion d’équilibre pointe donc le bout de son nez, suivi de près par celle d’adaptation.
  • Ensuite, la pédagogie n’est pas à écarter. En l’espèce un tweet supplémentaire d’explication aurait pu être bienvenu (style : « Nous allons assurer le direct du Conseil en tweets liés (ou « thread ») : tweets se répondant à eux-mêmes, pour faciliter la lecture », afin de donner quelques clefs aux béotien-ne-s, novices ou autres « bon-ne-s pour la casse ».
  • Enfin, théoriquement, un regard de communicant peut être bienvenu pour remettre l’expert sur les rails afin d’atteindre l’objectif basique : se faire comprendre du plus grand nombre, même en ne ciblant qu’un seul réseau social. Une fois de plus, cela n’est pas forcément synonyme de simplisme ou de renoncements. La communication publique a aussi, là encore théoriquement, comme enjeu que le plus grand nombre comprenne, appréhende et s’y retrouve dans nos discours dont fond et forme ne sont pas toujours, et a priori, accessibles à chacun-e. Le tout en segmentant bien sûr son message et en l’adaptant aux cibles visées. Pour autant, cela n’a jamais voulu dire « exclure celles-ceux qui ne sont pas visé-e-s ». C’est d’ailleurs ici que la phrase du CM de tout à l’heure « on ne prétend pas s’adresser à tous les habitants » m’interpelle, vous l’aviez deviné. Cibler, segmenter, cela ne veut pas dire ne parler qu’à certains. Cela propose, au contraire, de parler à toutes et à tous, mais en multipliant les formes de messages et les canaux utilisés.

Après tout, la pédagogie, on en fait déjà cela lorsque l’on évoque finances publiques, Politique de la Ville ou autres sujets un rien abscons pour les quidams. Alors pourquoi exclure le canal numérique de nos opérations éducatives ? Quand on regarde le travail fait sur les Conseils municipaux par une grande capitale de l’ouest de la France (ça commence par « R », après y’a un « E », puis un « N », …), on est heureux de constater qu’on peut faire numérique oui, mais pédagogique et sans se palucher à coup de verbiage 2.0. Plus haut, j’ai failli écrire « opérations de vulgarisation » mais j’ai eu peur de prêter le flanc à de malencontreuses interprétations. Car, définitivement, le but n’est pas de faire vulgaire. Il est de participer à l’éducation des citoyens.
Tout cela pour dire que si on garde bien nos CM (voir plus haut), en revanche on peut perdre nos nerds sans regrets !

Illustration : http://wersm.com

Auteur: 
Marc Thébault