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Des territoires et de leur affordance | Cap'Com, Le réseau de la communication publique et territoriale

Des territoires et de leur affordance

créé le : 
02/10/2017

Et si les territoires, vous allez comprendre que je vais causer d’attractivité territoriale (mais pas que), montraient plus clairement leurs potentialités et facilitaient au maximum la lecture et la compréhension de leurs offres et de leurs services ? Et si, dans le même mouvement, par des stratégies adaptées, ils permettaient à leurs visiteurs de les utiliser à leur guise, de leur laisser débrider leur imagination ? Pour se résumer, et si nous évoquions l’affordance des territoires et de leurs services ?

Le hasard m’a offert il y a peu un sacré moment de sérendipité, en me donnant à découvrir un mot nouveau (pour moi) et le concept qui va avec : l’affordance. Je signale que le mot existe vraiment puisqu’il est accepté par mon correcteur Word (alors que « sérendipité » non … va comprendre) !
Ce terme d'affordance vient du verbe anglais to afford et de son double sens : « être en mesure de faire quelque chose » et « offrir ». Il est parfois traduit par « potentialité ».
En ergonomie, et également dans le numérique, l'affordance désigne la capacité d'un objet ou d'une caractéristique à suggérer sa propre utilisation.

« Les objets suggèrent l’action à entreprendre avec eux »

Mais c’est bien de la psychologie qu’il émane, avec cette définition : « toutes les possibilités d'actions sur un objet ».
Citation (bon, d’accord, je n’ai pas noté la source, mais je garantis son sérieux !) : « Nous verrons que le concept d’affordance développé par Gibson a beaucoup à voir avec les idées avancées par les gestaltistes, et notamment ce que Koffka appelle « le caractère de demande » des objets. Pour Koffka, un objet ne nous communique pas que sa forme, sa dimension, sa couleur, il nous informe sur ce que nous pouvons faire avec lui. Ainsi, une pomme rouge nous dit « mange-moi », l’eau nous dit « bois-moi » […] Autrement dit, les objets suggèrent l’action à entreprendre à leur égard. ». Est-ce clair ?

Cette définition s'est ensuite restreinte parfois, selon certains auteurs, aux seules possibilités dont l'acteur est conscient, ou qui aurait les capacités pour l’usage suggéré : si un chat peut passer dans une chatière, cela est toutefois impossible pour un être humain standard, même s’il a parfaitement compris à quoi servait une chatière.
Un des chercheurs qui s’est penché sur la question, William Gave, a introduit le rapport entre l'affordance et la perception de celle-ci en 3 catégories :
1 – L’affordance perceptible (perceptible affordance) : un objet afforde une action et la suggère. Par exemple, la forme et la position d'une pédale de voiture affordent et suggèrent d'appuyer avec le pied.
2 – L’affordance dissimulée (hidden affordance) : un objet afforde une action mais ne la suggère pas explicitement. Utiliser une affordance dissimulée peut être une utilisation détournée de l'objet ou la mise en évidence d’une fonctionnalité que le designer de l'objet n'a pas su, ou n'avait pas l'intention, de rendre explicite. Prendre appui sur un coin de table pour décapsuler une bouteille, voilà une typique affordance dissimulée.
3 - Affordance trompeuse (false affordance) : un objet suggère une action qu'il n'afforde pas. On l’a presque tous vécu, par exemple, devant un tableau de bord de voiture surchargé de boutons (réels ou tactiles) quand on a appuyé juste pour voir et que, bigre, crotte, zut, c’était pas ça du tout ça qu’on s’attendait à déclencher !

Si on synthétise, on peut prendre l’exemple de la chaise qui, clairement appelle à s’asseoir. Mais, parfois, on pourrait avoir besoin ou envie de l’utiliser à bien d’autres choses :

Nouvelle citation (mais puisque je vous dis que j’ai oublié de noter les références, arrêtez de les chercher, ohlala !) : « Les affordances sont des propriétés réelles des objets qui peuvent avoir une valeur utile pour leur observateur. Elles portent sur ce que l'on perçoit en fonction de ce sur quoi on peut agir. Par exemple, nous percevons qu'un petit objet est préhensible, alors qu'un grand ne l'est pas.
Les affordances sont déterminées à la fois par les caractères physiques d'un objet et par les capacités sensorielles, motrices et mentales d'un individu. 
»
Revenons aux photos ci-dessus. Notre chaise donc :
- suggère une fonctionnalité de base (affordance explicite), poser ses fesses dessus.
- mais, sans pourtant suggérer, elle afforde implicitement (affordance dissimulée), d’autres fonctionnalités et usages,
- et, simultanément, toute personne projette des fonctionnalités, des usages, parfois totalement non envisagés au moment de la conception de la chaise, en fonction de son imagination, de ses besoins mais aussi de ses capacités.

Soit dit en passant et en reprenant la dernière des trois catégories énoncées plus haut (affordance trompeuse), les usages funs ou spectaculaires de la chaise pourront très vite se transformer en affordance trompeuse. Y repenser au moment où le médecin posera le plâtre sur le bras ou le pied cassé.

Révolutionner le marketing expérentiel, cette expérience de la rencontre territoire/nouveaux venus ou services publics/habitants

Maintenant, remplaçons le mot « chaise » par celui de « territoire », par exemple, dans un raisonnement similaire.
Comme une chaise peut être bien autre chose qu’un objet sur lequel on s’assoit, une « région » (au sens « territoire », voir les thèses du géographe « social » Armand Frémont) n’est pas que relief, végétation, densités humaines, modes d’habitat, activités économiques, usages évidents, etc, elle est également perceptions, interactions et représentations. Ainsi, nos territoires, par la perception que l’on a d’eux, ont aussi des affordances réputées (ou que l’on considère comme telles) explicites. A priori une station de montagne, l’hiver, appelle aux sports alpins, quand une station balnéaire, l’été, appelle à la baignade ou au nautisme.

Mais allons-nous nous contenter de nous en arrêter là ? Et si nos territoires offraient, en réalité, plus de possibilités d’usages ? Et s’ils les suggéraient plus clairement (dans la limite du crédible, la promesse de sports de glisse pouvant détonner dans la Creuse, par exemple) ? Plutôt, et s’ils mettaient en œuvre des stratégies qui permettent aux visiteurs de trouver des usages hors catalogue, mais absolument possibles ? Et nos territoires devenaient le lieu de la réalisation de toutes (ou presque) les envies ?

Pour reprendre les mots d’une des citations ci-dessus : un territoire ne nous communique pas que ce qu’il est, il nous informe, ou devrait nous informer, sur ce que nous pouvons faire avec lui. La question devient donc : nous informe-t-il vraiment complétement ? Et pourrait-il le faire mieux ? Et comment peut-il rendre plus évidentes encore ses affordances explicites ? Comment rendre plus simple, par exemple, la première venue sur un territoire ? Comment faciliter au maximum la première utilisation de votre réseau local de transports urbains ? Comment rendre enfantin la réservation de billets d’entrée pour un musée ou un spectacle ? Comment repérer au premier coup d’œil les sites patrimoniaux incontournables ou les spots « WiFi gratuit » ? Etc.

Précision, ces questions ne sont pas destinées qu’au domaine du tourisme. C’est vrai aussi pour le secteur économique, voir pour n’importe quel service public. Et, donc, pas que pour des touristes ou des nouveaux venus. Les habitants, notamment ceux qui n’ont pas participé, et ils sont sans doute bien nombreux, à la concertation pour la conception d’une nouvel espace public, pourraient apprécier que ce nouvel endroit soit clair et lisible dans son utilisation, qu’il s’agisse d’identifier à coup sûr les passages piétons, les endroits où l’on peut s’asseoir, soit seul soit en groupe, faire du bruit ou au contraire lire tranquillement, promener son chien ou faire jouer ses enfants, etc …
Et la question qui en découle : comment permettre de voir émerger d’autres usages, donc de travailler l’affordance implicite de cet endroit public (ou de la station balnéaire évoquée plus haut ?) ? Remarque : c’est à ce moment-là que ça peut se compliquer, notamment si les riverains n’apprécient que moyennement les usages détournés, certes inventifs mais non envisagés, de mobilier urbain ou de bancs publics.

Une nouvelle approche du marketing expérientiel s’ouvre donc très certainement. Améliorer et peaufiner l’instant de la rencontre entre votre territoire et de nouveaux venus ou entre vos habitants et les réalisations publiques, c’est peut-être par l’affordance que l’on pourra réfléchir autrement, en sortant des sentiers rebattus et en tâchant de penser à l’équilibre entre les usages à favoriser et, néanmoins, l’espace (réel ou symbolique) de créativité à proposer pour que toutes et tous puissent trouver sur nos terres de quoi laisser vraiment libre cours à leur imagination, leurs envies et trouver, simplement, une réponse à leurs besoins.

PS : Bien sûr, vous avez échappé, en titre, à « Affordance avec les loups », « Affordance avec les stars », « Affordance de Saint-Guy », etc … Allez-y, faites-vous plaisir, jouez un peu. On se retrouve sur Twitter ?

Illustration : Clet Abraham par Culture box

Auteur: 
Marc Thébault