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Design : le passage réussi de signe à langage de l'Université de Strasbourg | Cap'Com, Le réseau de la communication publique et territoriale

Design : le passage réussi de signe à langage de l'Université de Strasbourg

créé le : 
14/12/2017

« Ce travail, qui aboutit à rendre lisible une telle complexité, est une grande réussite ». C'est avec ces mots que Jean Blaise, président du jury, a remis le 6 décembre dernier le Grand Prix Cap'Com 2017 à l'Université de Strasbourg pour son nouveau langage visuel. Fruit d'un important travail de recherche en design, il donne une cohérence à la complexité de l’institution universitaire, sans pour autant gommer les particularités des entités qui la composent. Décryptage de ce passage exemplaire de signe à langage qui redonne au design visuel public ses lettres de noblesses.

Une institution complexe peu lisible

48 000 étudiants, 2 000 personnels, 38 facultés, écoles et instituts, 2800 enseignants-chercheurs, 67 bibliothèques, 79 laboratoires et 35 services. L’Université de Strasbourg est une institution complexe, produit de la fusion en 2009 de trois universités historiques. Chacune des nombreuses entités qui la composent s’exprime par un langage particulier : signalétiques, affiches, dépliants, ainsi qu’une multitude de logotypes, et d’acronymes, abréviations, et sigles. « Chaque entité existait pour elle-même mais ne montrait pas son appartenance à l’Université de Strasbourg. Et inversement, l’Université, quelque part, existait aussi pour elle-même sans montrer la diversité de ce qu’était ses composantes pour nos usagers », explique Armelle Tanvez, dircom de l'Université de Strasbourg.« On ne voyait pas ce qui constituait l’ensemble de l’université et on était très peu accessible »

« Après 5 ans de fusion, le logotype de 2009, créé pour accompagner la (re)naissance d’une université unique, figurait bien sur la plupart des supports, physiques ou virtuels. Pour autant, figurer ne signifie pas représenter, rendre l’institution lisible. Nous arrivions plutôt au syndrôme "panneau sponsoring d’équipes de football" alors que la gouvernance de l’université demandait à la communication de ses différentes entités un travail d’harmonisation », explique la dircom dans le rapport de recherche du projet Identités complexes de l'Université de Strasbourg.

Parallèlement à ce constat, le Master design de la Faculté des Arts travaillait sur la représentation de l’Université, notamment dans le cadre d’un atelier de formation avec Ruedi Baur et Vivien Philizot, designer graphique et professeur de l’Université. « Les designers ont travaillé sur ces aspects-là pour interroger l’Université et essayer de comprendre les différents aspects », a expliqué Pierre Litzler, professeur et doyen de la Faculté des arts de l'Université de Strasbourg, lors de l'atelier de décryptage au Forum Cap'Com. « Ce travail avec les étudiants a beaucoup intéressé la présidence de l'Université. Nous avons été invités à proposer un projet de recherche-action intitulé "Identités complexes : lisibilité et intelligibilité de l’Université de Strasbourg", mis en œuvre par la faculté des Arts dont je suis le doyen, et que j’ai co-dirigé avec le service communication de l'Université et sa directrice Armelle Tanvez. »

Passer de signe à langage pour sortir de la misère symbolique

Décryptage du nouveau langage de l'Université de Strasbourg au Forum Cap'Com 2017 par Pierre Litzler, doyen de la faculté des arts et deux des membres de l'équipe projet-recherche.

« Tout l’enjeu du projet-recherche consiste à permettre l’expression de la singularité de chacune des entités tout en reconnaissant l’appartenance à l’Université de Strasbourg. Mais aussi, chose importante pour une université, de faire état du savoir », précise le doyen.

Comment passer d’un logo, d’un signe d’appartenance qui était très souvent dans une misère symbolique vers un système, un  langage qui donne une cohérence à la complexité de l’institution universitaire, sans pour autant gommer les particularites des entites qui la composent ? L’objectif : passer de signe à langage « de ce qu’on appelle le branding, cet acte assez autoritaire, assez brutal, qui est celui notamment de brûler (brand) l’arrière-train des vaches pour dire cette chose là m’appartient à un système visuel. Dans une université, le président ne peut pas revendiquer une telle posture, ne peut pas dire "tout cela m’appartient". Nous nous sommes dits qu’il fallait aller vers une autre logique : celle de montrer comment chaque laboratoire, faculté, service, apporte une singularité, comment il peut la déployer et, en même temps, comment il participe d’un tout qui est l’Université de Strasbourg. Autre aspect qui nous a tout de suite interroger : l’Université ne travaille pas seule, elle est en réseau. Comment affirmer aussi cette singularité dans une relation avec d’autres institutions ? » ajoute Pierre Litzler.

Deux typographies complémentaires

« Le nouveau système visuel de l’Université de Strasbourg n’est pas une charte graphique », précise Armelle Tanvez. Il est constitué de typographies, d’un système d’encadrés, de décadrés, d’acronymes qui sont déployés en permanences, d’expression de la connaissance, et de pictogrammes.

Matrice essentielle de ce nouveau langage visuel : la typographie. Deux polices complémentaires composent le système graphique : l’Unistra créée sur mesure pour l'Université de Strasbourg par Christina Poth, typographe, pour tout ce qui concerne la vie universitaire (structure , indications, lieux, infos pratiques), et la Brill, une police existante libre de droits pour exprimer la connaissance et le savoir (brochures, cours, articles, thèses, posters scientifiques).

« La Brill représente le savoir diffusable facilement. Elle est composée de plus de 5000 caractères et couvre les différents alphabets (on besoin des signes mathématiques, de l’alphabet grecque, cyrillique). C’est l’une des plus exhaustives qu’on ait pu identifier et qui a été spécialement dessinée pour répondre à des besoins universitaires très exhaustifs », explique Laurie Chapotte, designer qui a travaillé sur le projet. 

L’Unistra été spécialement créée pour l’université de Strasbourg en regular, italique et bold par la typographe. « Comme la typographie est un élément décisif du système visuel, l’Université a imposé un certain nombre de contraintes à la typographe : tenir compte de l’histoire typographique très riche sur le bassin rhénan qui aurait inspiré à Gutenberg l’idée de sons système typographique, témoigner du fait qu’une université doit être ouverte en ayant un autre rapport entre le fond et la forme, une autre circulation du blanc et du noir, entre l’extérieur et l’intérieur. Autre dimension historique : on a repéré à la Renaissance que certains typographes strasbourgeois inscrivaient un signe particulier dans leur typographie pour se faire reconnaître. On a trouvé cette singularité passionnant pour créer une typo qui se singularise », ajoute Pierre Litzler.

Des pictogrammes narratifs

Avec ces typographiques, fonctionne un ensemble de pictogrammes accessibles depuis les claviers et logiciels bureautiques pour que les personnels administrarifs puissent faire leur signalétique de bureau très facilement. « L’idée, c’était de faire image, pour donner un sens complémentaire. La typographe a fait tout un travail pour redessiner ces figures à partir de la typographie. On voulait également que ces pictos animent ce langage et puissent exprimer des fonctions particulières qui sont surtout les services : le café chauffe, le camion roule, etc. ». Ces pictos narratifs s’appliquent aux services qui communiquent en leur nom propre et recoivent du public. Ils en ont choisi trois représentant 3 grandes missions de leur service. Les services plus administratifs (comptable, audit interne), qui n’ont pas vocation a être identifier du public, ne les utilisent pas.

 

Une signature modulable et évolutive

Ces pictogrammes comme les autres éléments qui composent le langage visuel sont intégrés à une signature avec la typographie Unistra dans des encadrés. Évolutive, elle se présente sous une forme condensée ou déployée en fonction des usages et des besoins. « Nous avons travailler sur une grammaire et une forme de rédaction », explique Laurie Chapotte. « On rajoute la nature (faculté, laboratoire ou service) pour se repérer, on déroule forcément les acronymes pour être compréhensible et on les ajoute à la fin de l’intitulé, et on oublie pas le rattachement à l’Université de Strasbourg. Le cadre peut se décadrer au fur et à mesure et intégrer l’ensemble des éléments y compris les anciens logos intégrés pour des raisons historiques au nouveau système. Cette signature minimale, qui permet d’identifier chacune des structures est le plus souvent complétée par "le nuage de savoirs" qui peut s’exprimer de manière actualisée et par des moyens les plus divers : un schème, une structure, une figure, une citation ou mots clefs (avec la typographie Brill). »

 

Une boîte à outils graphiques pour déployer le nouveau langage visuel

Le projet de recherche-action a été mené dans le cadre de l’Initiative d’excellence Idex (400 000 euros de fonds) en interne autour d’une équipe projet composée de chercheurs en design, de jeunes diplômés, de professionnels du service communication. Ils ont travaillé de janvier 2015 à juin 2016 pour créer ce langage, ce qui a aussi donné lieu à une publication scientifique et un colloque.

À l’issue du projet, le conseil d’administration de l’Université de Strasbourg décide d’adopter ce nouveau langage visuel en mai 2016. Les outils de ce nouveau langage sont ensuite mis à la dispositon de la communauté universitaire par le biais d’une boîte à outils graphiques en ligne facilement appropriable et utilisable par tous ainsi qu’une méthodologie dans laquelle puiser pour pouvoir se singulariser. Initié en septembre 2017, le déploiement du langage visuel au sein de l’université, de ses composantes et laboratoires se poursuivra jusqu’en 2019. Une implémentation progressive qui nécessite un fort accompagnement du changement, de façon très opérationnelle pour être aux côtés des correspondants et chargés de communication.

Un changement de paradigme

L’évaluation de la mise en place de ce nouveau langage se fait donc au fur et à mesure des entités qui décident de le mettre en place. Mais malgré la difficulé d’évaluer la réussite du projet à ce stade, il suscite un véritable engouement au sein de la communauté universitaire mais également en externe. Tous s’accordent à reconnaître un réel changement de paradigme, explique la faculté des Arts. « On s’est rendu compte que ça a été un changement culturel, structurel d’importance parce que ça touchait à tout : dénomination, logotype, manière dont les gens s’exprimait, dont les gens pensaient », explique Pierre Litzler. Ce qui a permis de dépasser le « on vous donne beaucoup d’argent pour juste changer une couleur et faire du beau ». Ce nouveau langage a aussi replacé chacun dans son métier. « Avant c’était très souvent le directeur, le doyen qui décidait du logo, le faisait faire par quelqu’un en lui indiquant ses goûts en matière de couleurs, de typographies. Nous leur avons dit "vous n’avez plus à faire ce choix." Par contre, mettez en gras les choses importantes dans le déroulé. Faites ce qui est de votre compétence et laissez faire les graphistes et les communicants sur ce qu’ils savent vraiment faire

« L’ensemble des professionnels nous disent que nous avons fait un travail considérable de réinterrrogation du modèle de représentation des systèmes complexes et que, sans doute, cette recherche amène le monde professionnel à se requestionner sur le principe des marques ombrelles par exemple », conclue Armelle Tanvez

Auteur: 
Cap'Com