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Écriture inclusive : peut-on faire progresser l'idée de la femme au détriment de la réussite de filles ? | Cap'Com, Le réseau de la communication publique et territoriale

Écriture inclusive : peut-on faire progresser l'idée de la femme au détriment de la réussite de filles ?

créé le : 
28/11/2017

Non l’écriture inclusive ne va pas de soi, tout du moins cette idée étrange du « point milieu ». Peut-on saccager la lecture d’un message pour en faire passer un autre, voire y sacrifier la réussite scolaire de jeunes, filles et garçons ? Il y a d’autres moyens pour faire avancer l’égalité des sexes, en particulier en sensibilisant… les femmes.

Comme tant d’autres, j’avais découvert l’écriture inclusive avec étonnement. J’avais rangé ça au rayon des lubies bureaucratiques bien déconnectées du réel, voire à un coup de projecteur intéressant sur la recherche de la parité homme-femme. Bref, ça allait passer.

Et puis non. Ce n’est pas passé, ou plutôt c’est passé dans la salle d’attente du politiquement correct, cet espace-temps où quelque chose va devenir une réalité qui sera inattaquable, non-critiquable au risque de passer pour un gros méchant arriéré. Communication Publique et Cap’Com promeuvent (chacun de leur côté) la démarche, des collectivités l’appliquent, des ministères comme celui de la Culture et de la Communication l’imposent sur les claviers… Attention, danger ! Avant que la majorité silencieuse soit contrainte de devenir la minorité médiatique qui a le devoir de se taire, je me permets de réagir dans une réflexion qui, pure coïncidence évidemment (à moins qu’il lise mes brouillons ?), est rejointe par l’intervention d’Edouard Philippe sur le sujet.

Ça donne à récuser le « point milieu »

Tout d’abord, précisons bien de quoi nous parlons. Sinon j’aurais tôt fait d’être classé dans la caste des machistes égoïstes à laquelle mon sexe m’apparente de facto.
« Le principe fondateur de l’écriture inclusive porte sur un ensemble d’attentions graphiques et syntaxiques permettant d’assurer une égalité de représentations des deux sexes » selon La Règle du jeuhttp://laregledujeu.org/2016/11/03/29967/feminin-masculin-le-langage-est-politique. Elle recouvre plusieurs acceptions dont l’objectif commun est de valoriser les femmes pour en faire l’égale des hommes : Objectif louable auquel je me rallie. Mais pas n’importe comment.

Dans l’écriture inclusive, il y a cette invitation, qui serait probablement devenue obligation dans certaines collectivités sans l’intervention du Premier ministre, « à user de façon visible du féminin et du masculin, que ce soit par l’énumération par ordre alphabétique, l’usage d’un point milieu (par exemple : senior·e·s, ou invité·e·s), ou le recours aux termes épicènes, c’est-à-dire les termes dont la forme ne varie pas entre le nom féminin ou masculin (artiste, membre…) ».
Termes épicènes, oui tant que possible, accoler le féminin et le masculin, pourquoi pas, mais… le point milieu ? WTF ?
Le « point milieu », c’est cette idée un peu folle qu’on pourrait couper les mots pour en mettre des bouts de féminin dedans, comme ça tout le monde serait content.
Ah bah ça, non. Il faut faire partie de la confrérie des chirurgien.ne.s-boucher.ère.s pour envisager de couper un mot, y insérer un point pour y placer quelques lettres, avant de remettre un point pour éventuellement terminer le mot initial. Il faut au minimum détester sa langue pour vouloir y faire du piercing de la sorte !
Une phrase, c’est une portée de musique. C’est une route où la ponctuation sert de panneaux de signalisation. Alors mettre des points en cours de route, des panneaux stop, c’est d’emblée signaler au lecteur, avant de se lancer, qu’il va devoir s’arrêter. Pire, pour peu qu’on ait pas repéré l’itinéraire avant, on se retrouve à buter sur ces stop en cours de progression. Allez redémarrer après !
Etant amené à viser nombre de courriers, je suis souvent frappé par le fait que de nombreuses personnes placent les virgules au mauvais endroit. Pourtant, au-delà de règles, c’est la phrase elle-même, pour peu qu’on l’écoute, qui impose, par son rythme, sa musicalité, la place de la ponctuation. Cela génère des pauses, qui permettent de reprendre son souffle et marquent des rapprochements entre les mots qui leur donnent un sens.
Alors mettre des « points milieu », c’est purement et simplement saboter la musicalité de la phrase, et au-delà, compliquer la compréhension de son sens.
Moins poétiquement et même en silence, le point milieu ralentit la compréhension d’un texte lu à voix basse, un peu (mais en pire) à la façon des liens hypertexte qui, sur internet, rendent la lecture plus complexe et moins efficace que sur un support papier. Sur une phrase, ça ne change pas grand-chose, mais sur un livre, ou une journée de travail, ça peut singulièrement plomber votre efficacité.

Ça donne à privilégier la réussite des filles par rapport à l’idée de réussite des filles

Le point milieu complique bien la tâche du.de la lecteur.trice lambda, alors imaginez une seconde le cas d’un dyslexique, dont les repères spatiaux dans la phrase sont perturbés, confronté.e à ce genre d’écriture !
Les promoteurs de cette écriture peuvent-ils accepter l’idée que des gars, mais aussi des filles, puissent se trouver en échec scolaire à cause de cette grosse goutte d’eau qui va faire déborder le vase des difficultés d’apprentissage ? Peuvent-ils se sentir responsables de leur interdire de lire efficacement, en leur faisant perdre du temps à décoder les phrases, à recopier, de les empêcher de prendre confiance en elles parce qu’elles seraient en difficulté à chaque phrase ? Cela vient en contradiction avec le fait d’apprendre aux enfants, en CP et après, à ne pas lever leur crayon, à poursuivre leur geste pour pouvoir écrire plus vite, sans cassure.
Est-ce qu’une idée théorique et bureaucratique discutable - même si servant la cause des femmes - peut être mise en œuvre au risque de desservir tant de jeunes filles dans leur vie quotidienne et dans leur avenir ? On aura beau libeller une annonce du titre d’ingénieure, une jeune fille en échec scolaire ne pourra pas y postuler.
C’est semble-t-il l’avis du ministre de l’Education nationale Jean-Michel Blanquer qui « a jugé que ce n'était "pas une bonne idée ». « On doit revenir aux fondamentaux sur le vocabulaire et la grammaire, je trouve que ça ajoute une complexité qui n'est pas nécessaire », a-t-il estimé en redoutant que cela finisse par nuire à une "bonne" cause, l'égalité des sexes. (Huffington Post du 16/10/2017).

L’Académie française a fait de même. Ouf, le bon sens pourrait l’emporter. Car l’écriture, c’est important. C’est d’ailleurs le raisonnement sur lequel se base l’écriture inclusive : l’écriture porte les idées et façonne les esprits. Certes, la communication doit s’incarner, transmettant un message par l’image ou le verbe. Mais bien communiquer, c’est adopter une forme qui valorise le fond. Avec le point milieu, la forme devient le message, tant pis pour le fond...

Ça donne à faire avancer l’égalité dans les esprits

Pour autant, il ne faut pas jeter le bébé ou la bébé avec l’eau du bain ou de la benne.
Cette petite incongruité graphique et syntaxique qu’est le point milieu ne doit pas jeter le doute sur la pertinence d’agir, au quotidien, pour l’égal accès des femmes et des hommes à … tout, foi de papa de deux jeunes filles !

Il faut bien reconnaître que certains esprits sont un peu mono-centrés. C’est particulièrement criant dans le sport. J’ai bien essayé de faire comprendre à des dirigeants d’un club de basket (sans succès hélas) que faire une affiche s’adressant aux U13, ce n’était pas s’adresser à l’équipe des garçons de cet âge, mais également aux filles... « Mais alors on aurait mis U13 féminin ! » C’est là que le bât blesse : pourquoi penser les filles comme la partie qu’il faudrait préciser ? Emmeline Ndongue, basketteuse internationale, va dans le même sens en interrogeant « Pourquoi ces messieurs seraient-ils Équipe de France et nous Équipe de France féminine ? ».

Pour faire évoluer les esprits, dans son manuel d’écriture inclusive, l’agence Mots-Clés place en premier lieu l’idée « d’accorder en genre les noms de fonctions, grades, métiers et titres. Il est essentiel de montrer par le langage qu’il n’existe pas de métier réservé strictement aux homme. »

De fait, cette idée est facilement adoptable, ne perturbe pas la compréhension de la phrase voire la complète, et fait avancer la perception, y compris par les jeunes filles, que les femmes peuvent accéder à des postes à responsabilités. Et les Français sont réceptifs à ça. Ainsi, un sondage relayé par Influencia montre qu' « informés sur le principe de l’écriture inclusive, 3 Français sur 4 s’y déclarent favorables ». (sondage Harris Interactive pour Mots-Clés, réalisé par Internet les 11 et 12 octobre 2017, auprès d’un échantillon de 1 000 personnes représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus.)
Précisons que la question était libellée de la façon suivante :
« Diriez-vous que vous êtes favorable ou opposé/opposée à l’écriture inclusive de manière générale ?
L’écriture inclusive vise à utiliser le genre féminin autant que le genre masculin à l’écrit, en défendant notamment:
- La féminisation des noms de métiers. Par exemple, préférer pour désigner une femme dire « une agricultrice » au lieu de « un agriculteur », ou encore « la chirurgienne » au lieu de « le chirurgien », « la directrice » au lieu de « le directeur » ;
- L’usage du féminin et du masculin plutôt que du masculin « générique » lorsqu’on s’adresse à la fois à des femmes et des hommes. Par exemple, préférer « celles et ceux » à « ceux » ou « des collaborateurs et collaboratrices » à « des collaborateurs ». 
»

Notez au passage que la question ne porte à aucun moment sur le point milieu. Donc elle ne valide pas toute l’écriture inclusive. Je pense même que ce chiffre d’opinion positive aurait fortement décru si la question l’avait inclus. Attention aux amalgames !

Ça donne à convaincre les femmes

Alors si la population dans son ensemble est favorable à la féminisation des noms (75 %!), qu’est-ce qui coince ?
Aussi étrange que cela puisse paraître, le frein vient peut-être des femmes elles-mêmes.
En effet, pourquoi des directrices de cabinet de préfet, commissaires, procureures vous demandent de les appeler Madame le Directeur / le Commissaire / le Procureur ? Croyez bien que, quand vous voulez aller dans le sens d’une valorisation de la fonction au féminin, et qu’on vous renvoie un « Mme le directeur s’il vous plaît », vous êtes un peu désarçonné.
Certes on peut imaginer qu’elles veulent prouver par là qu’elles ont le même mérite (sans doute plus même), le même poste et les mêmes responsabilités, bref la même crédibilité que leurs collègues masculins. On n’en doute pas. Peut-être qu’elles se sentent même inconsciemment obligées de le faire comprendre.
Pourtant ce type de réaction me semble aller contre le mouvement inscrivant, par les actes et leur incarnation, l’égalité des sexes dans les esprits.

Pour avoir travaillé avec pleine satisfaction, pendant 15 de mes 18 ans d’exercice professionnel, sous la direction de femmes, il me semble que c’est avant tout la compétence et le professionnalisme de chacune sur le terrain qui fera progresser la cause de toutes.

Auteur: 
Yann-Yves Biffe