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Lubrizol : accident industriel pour la démocratie

Publié le : 3 octobre 2019 à 08:40
Dernière mise à jour : 4 octobre 2019 à 10:19
Par Bruno Lafosse

L’incendie de l’usine Lubrizol de Rouen ne restera pas seulement dans les mémoires comme une catastrophe industrielle, environnementale et, peut-être, sanitaire. Il fait également figure d’accident industriel en matière de fonctionnement démocratique et de communication publique.

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Par Bruno Lafosse, directeur général de l’agence de communication publique et citoyenne Boréal, membre du Comité de pilotage de Cap’Com, ancien dircom de Dieppe.

Non que les professionnels de la communication aient failli. Ils connaissent leur boulot et la métropole rouennaise ne manque pas d’excellence en ce domaine. Mais le professionnalisme se heurte ici à un autre principe, que l’on croyait révolu : celui qui, chez certains décideurs, consiste à prendre le citoyen pour un enfant apeuré et irrationnel que l’on doit rassurer à tout prix, en lui délivrant l’information au compte-gouttes, au mépris de son vécu.

Des sirènes qui sonnent bien après l’heure, un confinement des établissements scolaires annoncé par le rectorat une heure après leur ouverture, une sortie des bus avant retour précipité au bercail, une suspension des produits agricoles tardive sur l’ensemble du territoire (113 communes et non 13), des termes incompris (toxicité aiguë !), des conseils inexistants aux habitants sur les suites (faut-il aérer son intérieur ou rester en circuit fermé ?), l’impossibilité de communiquer la liste des produits qui ont brûlé… On en passe et des pires ! Ces informations parcellaires et contradictoires laissent chacun face à ses questions puis ses angoisses. Tout concourt à une impression de cafouillage, qui fait monter le doute puis nourrit la colère et le ressentiment.

Nier la gravité des événements et du vécu est source de délégitimation de la parole publique.

Quand le danger n’est plus une menace mais une réalité brûlante et suffocante, rassurer à tout bout de champ ne sert à rien, nier la gravité des événements et du vécu est source de délégitimation de la parole publique. Ces postures sont contre-productives : elles donnent de la vigueur et de la crédibilité aux inévitables rumeurs, en dépit de l’énorme travail d’information conduit par les médias locaux. Penser combattre les fake news et les rumeurs par l’omission ou les propos lénifiants est une vue de l’esprit.

On nous expliquera que le gouvernement avec force visites ministérielles et primo-ministérielle a pris la mesure de la gravité du mal qui ronge les habitants et, possiblement, leur environnement ! D’autres avanceront que les Rouennais expriment de la défiance envers pouvoirs politiques et économiques. Tiens, ça nous rappellera les gilets jaunes ! Certains utiliseront le poison du soupçon : et si nous étions cons… plotistes ? Les députés Sébastien Jumel et Christophe Bouillon, l’ancien président de région Nicolas Mayer-Rossignol qui ont pointé ces dysfonctionnements avec mesure apprécieront ! Tout comme les habitants saisis par la fumée et souillés par les suies tombées en pluie.

Ce que révèle cette crise, c’est une cruelle vérité : nous ne sommes pas prêts.

Absence de transparence, absence de partage d’information y compris avec les élus locaux, absence flagrante de pilotage global et coordonné d’une communication de crise, absence de prise en charge de l’angoisse des habitants et principe de précaution à géométrie variable… ce que révèle cette crise, c’est une cruelle vérité : nous ne sommes pas prêts. Pas prêts malgré les classements Seveso, les notes de service, les circulaires, les exercices d’évacuation, les plans particuliers de mise en sûreté. Pas prêts à faire face aux conséquences d’un tel accident, à l’exception des pompiers, vaillants et compétents. Pas prêts à donner l’information juste qui fait la différence. Pas prêts à parier sur l’intelligence collective et la capacité des citoyens de plus en plus éduqués à comprendre. Pas prêts à jouer le jeu de la transparence totale et d’une maîtrise citoyenne des risques et des retombées.

La bonne nouvelle, c’est qu’on peut encore s’améliorer : il reste en Normandie 86 sites classés Seveso dont 49 à hauts risques, un centre de retraitement des déchets radioactifs et trois centrales nucléaires…