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Entre com politique et publique, un questionnement éthique à partager

Publié le : 6 janvier 2026 à 11:32
Dernière mise à jour : 8 janvier 2026 à 12:05
Par Anne Revol

Camille Chaize, ancienne porte-parole du ministère de l’Intérieur, a partagé il y a quelques mois son expérience à la croisée de la com politique et publique devant le groupe éthique des communicants du réseau Cap’Com. Retour sur son témoignage qui porte la nécessité des échanges entre communicants sur nos questionnements éthiques individuels.

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Cheffe du service de la communication au secrétariat général des ministères économiques et financiers, Camille Chaize a été porte-parole du ministère de l’Intérieur jusqu’en janvier 2025 et a publié un ouvrage de réflexions personnelles sur cette expérience hors normes. Elle y raconte son quotidien, ses doutes, ses succès, ses réalités, et ses questionnements éthiques. Elle est revenue en mai dernier sur ces réflexions avec les communicants du groupe éthique de Cap’Com.

« Je n'avais pas conceptualisé toutes les questions éthiques avant de prendre le poste », confie Camille Chaize. « Je me les suis posées au fur et à mesure quand des situations se présentaient à moi. Quand j'ai pris mon poste, j'étais persuadée que c'était un poste vraiment de communication institutionnelle. » Tour à tour attachée de presse pour la Croix-Rouge française, sapeur-pompier réserviste, commissaire de police puis adjointe au chef du service d'information et de communication de la Police nationale, elle connaît bien le fonctionnement institutionnel, les métiers du ministère de l'Intérieur et ceux de la communication.

Faire le trait d'union entre com politique et com institutionnelle

Mais elle n'avait pas mesuré à quel point le porte-parole est ce trait d'union entre le politique et l'institutionnel. « Souvent, j'étais un peu chargée, et par le biais des médias ou via les réseaux sociaux, de rapprocher la communication politique que le ministre avait engagée de la communication institutionnelle. Une communication forcément beaucoup plus lente, avec une vision de long terme, plus statique, que la communication politique, extrêmement active, dynamique, et qui, des fois, allait très loin dans les prises de position. »

Un trait d'union à tracer au rythme de l'autorité que l'on sert, au rythme médiatique mais aussi avec une compréhension sur le fond de la direction que cette autorité politique fixe. L'exercice devient plus complexe pour Camille Chaize à partir de l'été 2024 et le début des soubresauts gouvernementaux et parlementaires. « Il faut quand même une vision, une direction et des échéances pour arriver à construire une communication qui se tient, qui est cohérente. Ce qui a pu être, sur la fin de mes derniers mois au ministère de l'Intérieur, beaucoup plus difficile. J'ai l'habitude de dire qu'il faut jouer sur les trois temps de communication – l'actu immédiate, les grands marqueurs et les grands événements à moyen terme dans les mois qui suivent, et puis la vision et la stratégie à long terme. Le but de la communication, c'est d'amener à cette stratégie en utilisant l'actualité, les marqueurs de moyen terme. Quand on n'a pas la vision d'où notre ministère va à moyen terme, les choses se complexifient. »

Un équilibre entre parole politique et institutionnelle avec quelques dissonances qui posent question

« Tout ça, finalement, s'est fait assez naturellement et en creux de l'action politique. J'allais sur les sujets, sur les thématiques, parfois même dans les médias où le ministre ne voulait ou ne pouvait pas aller, donnant ainsi une autre voix un petit peu différente au sein du ministère de l'Intérieur de celle du ministre, mais qui, finalement, apportait un équilibre. » Sur certains sujets, le ministre prend par exemple une posture de fermeté, de rigueur, d'envoi d'unités d'intervention pour reprendre en main le terrain, etc. La porte-parole, elle, adopte une attitude empathique.

Une dissonance qui lui pose question. « On est dans le même ministère, on sert la même cause. Et pourtant, on a des voix, qui ne sont pas discordantes parce qu'elles ne sont pas en opposition frontale, mais qui sont quand même très différentes. Est-ce qu'on ne crée pas nous-mêmes un petit peu des bulles ? On dit à chacun ce qu'il veut entendre. Si les gens veulent entendre de la compassion, ils vont écouter la porte-parole. S'ils veulent entendre de la fermeté, ils vont écouter le ministre. Est-ce que ce n'est pas problématique déontologiquement ? »

Des réflexions que Camille Chaize pose à la fin de son livre Porte-parole : « Est-ce que ça révèle finalement des distorsions internes qui sont peut-être réelles et qui existent dans toutes les institutions ? Ou est-ce que, de manière plus profonde, ça révèle qu'en communication, on peut dire tout et l'inverse à des concitoyens qui sont tellement enfermés dans des bulles qu'ils ne s'en rendent finalement même pas compte ? Ce qui fait réfléchir aussi en termes de consommation de l'information et en termes démocratiques. »

Si un gouvernement immodéré venait à arriver au pouvoir, je ne pourrais pas rester dans ces fonctions de communication.

Camille Chaize ne cherche ni à convaincre quiconque, ni à dire qu'une posture vaut mieux que l'autre. Mais, en poste au moment de la dissolution de l’Assemblée nationale, elle en a tiré personnellement une conclusion qu'effectivement « je me suis battue en tant que porte-parole pour apporter des éléments factuels, pour de l'esprit critique, pour une conscience des citoyens, pour que chaque citoyen puisse avoir finalement des prises de position éclairées. Et si, effectivement, j'avais un gouvernement à servir qui devenait immodéré et qui n'avait pas ce principe fondamental, je ne pourrais pas rester dans ces fonctions de communication ».

Rester sur les faits

Pour porter une parole institutionnelle factuelle, elle pouvait s’appuyer sur le centre de veille du ministère de l'Intérieur où toutes les informations opérationnelles remontent. « Je partais toujours des mêmes éléments que le ministre. Donc, il n'y avait pas de raison que je dise des choses complètement déconnectées de ce qu'il allait dire un peu plus tard. En revanche, la lecture qu'on peut faire de ces éléments factuels peut être très différente. Notamment sur des attentats ou des événements sécuritaires, quand je m'exprimais avant lui, je restais vraiment sur du factuel et je m'avançais assez peu. Je restais assez prudente sur la lecture des événements, parce que je savais très bien qu'il allait, lui, avoir la lecture politique et que c'était sa place. » Mais parfois elle a aussi pris des initiatives pour aller vers la vérité en se posant des questions de conscience : « Qu'est-ce qui est bien pour mon institution ? Qu'est-ce qui va être bien pour le grand public ? » En autonomie, il lui est aussi arrivé de ne pas forcément être en accord avec certaines paroles à porter. « Si je n'y crois pas du tout, je ne peux pas porter ce message. » Dans les cas les plus extrêmes seulement, elle a dit non. Dans des situations limites, elle a fait des choix stratégiques d'arbitrage dans la prise de parole médiatique pour réussir à porter le message de son institution malgré tout.

Sortir du questionnement solitaire par l'échange avec ses pairs

« Même si j'avais une équipe fantastique auprès de moi, j'ai trouvé l'exercice assez solitaire sur ces questions éthiques », confie Camille Chaize. « J'avais le conseiller presse du ministre de temps en temps, mais assez souvent, quand j'ai demandé des éléments ou un petit peu d'aide sur la ligne, on me disait : “Tu connais ton métier ? Vas-y.” Je me faisais fort de ne pas faire part trop souvent de mes états d'âme au cabinet du ministre. Je pouvais faire part d'un désaccord ou d'une vision différente, mais je ne voulais pas qu'ils aient des doutes aussi sur ma loyauté, mon envie de les servir, etc. » Au sein de son institution, sur le poste auquel elle était, elle n'avait finalement pas grand monde avec qui en parler. C'est notamment lors d'une séance de dédicaces de son livre qu'elle a eu ces échanges-là avec un ancien porte-parole d'un gouverneur militaire qui lui a dit : « Moi aussi, j'ai eu ces questions, ces réflexions déontologiques. Je pense que c'est vraiment nécessaire quand on fait nos métiers. Et ça ne m'étonne pas qu'à un moment donné, vous vous les soyez posées et qu'elles aient pris une grande place dans votre quotidien. »

Avoir des pairs avec qui échanger en toute confiance, c'est extrêmement précieux. 

Pour Camille Chaize, il faut trouver quelques personnes qui peuvent orienter un peu, écouter ou apaiser ce questionnement finalement totalement normal. Pas facile sur une matière quand même un peu technique comme la communication. Elle a donc quelquefois fait appel à d'anciens dircoms avec qui elle avait travaillé, qui à la fois la connaissaient, savaient comment elle fonctionnait et pouvaient comprendre ces enjeux-là ou la difficulté de trouver le bon positionnement. « Peut-être Cap’Com aussi sert à ça. Avoir des pairs avec qui échanger en toute confiance, des gens qui peuvent comprendre, qui peuvent conseiller, orienter, rassurer, pour montrer qu'on n'est pas seuls à se poser ces questions, je trouve ça extrêmement précieux. » Voilà qui renvoie à une parole de Pierre-Henri Tavoillot, président du Collège de philosophie de l’université Paris-Sorbonne, intervenant au Forum Cap’Com 2014 : « L’éthique est un questionnement individuel que l’on résout collectivement. »

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