« C’est maintenant que tu reviens ? » Le dircom à l’épreuve de l’élection municipale…
« Ah ! te voilà toi ? Regarde, la voilà la Pomponnette… Garce, salope, ordure… c’est maintenant que tu reviens ? Et le pauvre Pompon qui s’est fait un sang d’encre. Il tournait, il virait, il cherchait dans tous les coins. » N’allons pas plus loin. Chaque directrice ou directeur de la communication pourra faire sienne la fameuse réplique de Raimu dans « La Femme du boulanger ». Celle qu’on désigne ici sans la nommer : c’est l’élection municipale.
Par Vincent Lalire, membre du Comité de pilotage de Cap'Com, responsable de la communication interne du département de la Seine-Maritime, enseignant en communication politique.
La fameuse ! Celle qui est partie fricoter avec d’autres représentants de la nation durant six ans. Celle qui nous habite tout au long d’un mandat et dont on ne parle jamais ouvertement. Elle est là, tapie dans notre esprit, discrète, presque invisible. Jusqu’au jour où elle resurgit du calendrier, six mois avant l’échéance municipale. Cette fois, la messe est dite pour la com. « Fini de jouer », siffle le législateur.
Sanction démocratique
Bien entendu le scrutin local viendra d’abord sanctionner le mandat de celui ou celle qui présidait au destin de la commune. C’est toute la vertu de la démocratie. Mais il viendra aussi naturellement auditionner l’action du metteur en scène de la communication du territoire. Un dommage collatéral en quelque sorte. Car, qu’on le veuille ou non, l’élection municipale constitue le point culminant du bilan de la mission du dircom. L’apothéose d’une succession d’initiatives conduites tambour battant depuis six ans pour la majorité sortante. Le fameux « claïmax » (en mode phonétique) d’un investissement personnel mené dans la perspective lointaine de ce rendez-vous électoral.
Le service public évidemment
Bien sûr, de nombreux homologues réfuteront toute sanction politique à l’égard de leur mission. Nombreux seront ceux qui se sentiront totalement étrangers à l’idée d’endosser une quelconque responsabilité du vote citoyen. Ils clameront haut et fort leur fidélité absolue au principe selon lequel « la communication publique est un service public », si cher à Cap’Com. Ils auront mille fois raison. Mais est-il honnêtement un dircom de grande ville qui n’a pas aujourd’hui les yeux rivés sur les premiers sondages de sa commune ? Il ou elle le sait, l’échéance municipale constitue aussi sa propre échéance. Accessoirement en termes de poursuite de carrière. Assurément comme la « validation objective » de la mission qui lui était confiée : celle de convaincre les citoyens de la justesse des politiques publiques menées. Principe de réalité.
Le communicant communiqua…
Le réel précisément, c’est celui du communicant public en chef, intellectuellement habité par l’échéance d’un scrutin imminent. Je fus de ceux-là. À l’époque, je dirigeais la communication de l’une des plus belles villes de France, sinon la plus belle. Élue six ans plus tôt, l’équipe municipale que j’accompagnais était nouvelle : fruit d’une alternance comme seule la démocratie locale en offre. Une sorte de 1981 à la sauce normande. Elle emportait avec elle une ambition de changement légitime. Une page de l’histoire de la ville se tournait avec son arrivée. Et durant six ans, les projets du maire fusèrent comme autant de promesses tenues. La ville se métamorphosa, le communicant communiqua… et l’élection arriva.
Soirée électorale
Je me revois aujourd’hui encore dans le bureau du maire pour une soirée qui s’annonçait très compliquée. Majorité disloquée à l’aune d’ambitions partisanes exprimées au premier tour. Opposition ragaillardie par un candidat consensuel faisant l’union. Population hésitante (comme à chaque élection), oscillant, au gré du vent, entre gauche sociale-démocrate et droite républicaine. Aucun extrême dans l’affaire. Et enfin, une campagne du maire sortant assez terne (comme tous les sortants de France) – convaincu que la seule qualité de son bilan valait programme. À l’euphorie de la victoire six années plus tôt succédait ce soir-là celle du doute. Les mines déconfites de l’équipe rapprochée du premier magistrat épousaient l’incertitude du dépouillement des premiers bureaux de vote. Vers 20 h 30, avant même la clôture du scrutin serré, le maire rendit son verdict : « C'est plié ! »
Xanax
A-t-on jamais mesuré l’impact d’une défaite électorale sur le psychisme ? Pour beaucoup d’élus, il s’agit d’une déflagration. « On ne méritait pas ça », entend-on de la plupart des sortants. Combien de nuits passées au chevet du territoire pour qu’il se porte bien ? Combien de projets sortis de terre pour améliorer la qualité de vie ? Combien de kermesses ou de repas des anciens pour renforcer du lien social ? Mais tous en conviennent heureusement : la démocratie, c’est aussi l’alternance, même si elle suppose quelques mois d’antidépresseurs. Les plus chanceux, guère nombreux, pourront bénéficier d’un sas de décompression dans les rangs de l’opposition. L’occasion pour eux de rester au contact de la ville et de « ferrailler » avec les nouveaux entrants. Et du côté du dircom, quel impact ? Quel avenir ? Pense-t-on parfois à lui ?
Introspection
Longtemps je me suis interrogé sur « ma part » de responsabilité dans la défaite évoquée. Qu’aurions-nous dû faire (je parle de la com) pour rallier davantage la population à l’égard du maire sortant ? En quoi la stratégie déployée a-t-elle failli ? Avions-nous le pouvoir d’inverser le cours des choses ? Mais aussi : pourquoi n’avoir pas osé dire davantage au maire quelques vérités sensibles ? Lui-même (le maire) avait-il choisi le bon dircom ? En guise de réponse à cette tragédie : la reconnaissance. Celle du maire sortant à l’endroit de son communicant. La plus efficace des cellules psychologiques. Une thérapie puissance 3. Assumer une défaite, c’est autrement plus difficile et admirable que d’endosser une victoire. Jamais je ne regretterai d’avoir associé mon avenir à celui de « mon maire ». C’est comme dans la télé-réalité : l’épreuve des « destins liés », c’est la plus stylée. Même si « rester au château » eût été plus rigolo.
Le jour d’après
Après quelques semaines de transition et la quête d’un nouveau port d’attache, je fis donc mes cartons et mes adieux à mes collègues… À aucun moment heureusement, ils ne furent inquiétés par le changement de majorité. C’est aussi ça la fonction publique : la continuité. Que l’on soit contractuel ou fonctionnaire, c’est se mettre au service de représentants élus. La légitimité du suffrage universel, ça oblige. L’intérêt général : ça n’a pas de logo. Les équipes de com le savent, alors elles se mettent au boulot, le cœur vaillant, se fichant bien (enfin jusqu’à présent) de la couleur de la majorité entrante. Leur seul objectif : informer les habitants des actions mises en œuvre par les élus dans l’intérêt du territoire. Une forme de militantisme institutionnel non partisan.
Épilogue
Dans les années qui suivirent mon départ de ma ville de cœur, on me confia à nouveau des responsabilités formidables dans la communication territoriale. Avec des élus de toutes tendances. Il y eut des joies et des pleurs, des victoires et des défaites. Dans les deux cas, j’en pris une part de responsabilité, conscient que la chose publique se confondait avec la sphère politique et que la com jouait un rôle charnière. C’est un privilège incomparable que d’accompagner des hommes et des femmes portés par le suffrage universel. Comment ne pas s’identifier à leur mandat, quelle que soit finalement la couleur du bulletin de vote que l’on glisse dans l’urne ? La charge de la mission finit par dépasser l’intime conviction.
À l’adresse de sa femme revenue finalement au foyer après une longue absence, le malheureux boulanger trouve ces quelques mots : « Si tu veux repartir, il vaut mieux repartir tout de suite : ça serait sûrement moins cruel. » Vive la Pomponnette, vive la démocratie et vive la com !