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Pages de com : « Grapus » par Pascal Guillot

Publié le : 23 avril 2026 à 10:18
Dernière mise à jour : 30 avril 2026 à 11:58
Par Bruno Lafosse

Dans la France de l’après-1968, un collectif de graphistes casse les codes de l’affiche politique et syndicale. Leur nom : Grapus. Une aventure artistique et humaine enfin racontée dans un ouvrage signé par l’historien Pascal Guillot.

Dans la France de l’après-1968, un collectif de graphistes a révolutionné la manière de concevoir l’affiche politique et culturelle. Leur nom : Grapus. À l’origine, trois étudiants – Pierre Bernard, Gérard Paris-Clavel et François Miehe – qui partagent un engagement communiste et une volonté de mettre le graphisme au service du social et du politique. Leur position est tranchée : hors de question de participer à la société de consommation, qui pousse à désirer toujours plus d’objets au détriment de l’être. Et aucune envie de contribuer à une imagerie publicitaire jugée pauvre et stéréotypée.

Le collectif revendique une autre manière de travailler. Chez Grapus, le graphiste ne se contente pas d’exécuter la commande. Le commanditaire est embarqué dans un processus de co-construction, à la conflictualité assumée. Les projets se discutent, se critiquent, se recomposent. Rien n’est linéaire. Les idées fusent dans un joyeux désordre créatif ; les individualités s’effacent pour aboutir à une œuvre commune signée Grapus – raccourci ironique associant le terme « graphiste » et l’expression « crapule stalinienne », dont sont affublés les communistes en mai 1968.

Casser les codes

Au fil des années, le collectif s’élargit et change de visage. D’autres graphistes rejoignent l’aventure, les équipes évoluent, jusqu’à l’éclatement du groupe, à la fin des années 1980, en plusieurs entités. Mais, au fil des décennies 1970 et 1980, l’esprit demeure : un graphisme radical, politique et profondément collectif.

Visuellement, Grapus casse les codes. Inspirés du graphisme polonais, des arts populaires, du collage, de la peinture ou de l’écriture manuscrite, leurs visuels sont tout sauf formatés. Colorés, libres, parfois irrévérencieux, ils interpellent et invitent au débat. La typographie est bousculée, l’image joue avec les symboles : Marx devient auto-stoppeur, Lénine descend de son piédestal, les messages se font volontiers polysémiques.

Ce graphisme militant se développe avec des moyens modestes : les affiches 4 × 3 ou les spots télévisés sont inaccessibles faute de budgets importants. Le collectif choisit de communiquer via des éphémères : affiches de petit format, tracts – on ne parle pas encore de flyers – ou autocollants facilement reproductibles. Grapus travaille pour le Parti communiste et la CGT, mais aussi pour de nombreuses institutions culturelles (La Villette, des théâtres) ou des communes telles que Dieppe ou Aubervilliers. De ce foisonnement naissent des images durables : le logo du Secours populaire, par exemple, reste aujourd’hui encore d’une simplicité et d’une humanité remarquables.

Témoigner des combats d'une époque

À partir d’archives abondantes, mais aussi d’entretiens, l’historien Pascal Guillot retrace pour la première fois cette aventure singulière. Les documents reproduits témoignent d’une étonnante fraîcheur : beaucoup de visuels conservent intacte leur force d’interpellation et témoignent des combats d’une époque, comme la dénonciation du capitalisme, la lutte contre la guerre du Vietnam, le combat antiraciste contre l’apartheid ou celui en faveur de la Palestine.

L’auteur replace également le travail du collectif dans son cadre intellectuel, longtemps peu explicité par ses membres eux-mêmes. Quelques textes manifestes permettent de mieux comprendre une démarche qui refusait la facilité, y compris en se confrontant aux commanditaires : ou comment faire respecter son travail sans jamais confondre militantisme et asservissement politique.

Que l’on partage ou non l’engagement militant de Grapus, nous sommes aujourd’hui héritiers de ce parti pris audacieux : « Faire de la communication sociale dans une société où tout se publicise, c’est combattre l’idée que la culture est élitaire, le syndicalisme démodé et la politique sale. » Ce que Grapus a résumé d’une formule indémodable : le graphisme d’utilité publique.

Grapus
Un collectif de graphistes dans les années 70 et 80
Pascal Guillot
Les éditions L'échappée
26 février 2026
400 pages

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