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« Un festival, c'est un récit dont la forme se réinvente chaque année »

Publié le : 11 mai 2026 à 12:49
Dernière mise à jour : 13 mai 2026 à 12:54
Par Nastassja Korichi

Comment penser la communication d'un événement comme une expérience humaine et sensible, tout en se plaçant au service du récit et de l'attractivité du territoire ? À Lyon, Arty Farty relève ce défi depuis vingt-trois ans avec Nuits sonores, festival de musiques électroniques qui investit les sites emblématiques de la métropole, attire des festivaliers du monde entier et transforme la ville en terrain d'expériences et de rencontres. Échange avec Julien Roche, codirecteur de la communication et directeur artistique visuel de l'association.

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À l'occasion de sa 23e édition, Nuits sonores investit Lyon du 13 au 17 mai 2026, cinq jours et quatre nuits fidèles à ce qui fait, depuis ses débuts, l’identité du festival : exigence artistique, indépendance et ouverture. Derrière l'événement, une structure : Arty Farty, l'association lyonnaise culturelle au service de la jeunesse, des cultures émergentes, de l’inclusion et de la diversité, à l'origine du festival depuis 2003 et qui en porte l'ensemble des dimensions, programmatiques, culturelles, mais aussi visuelles et communicationnelles. Julien Roche, son codirecteur de la communication et directeur artistique visuel, nous parle des enjeux d'une identité qui se réinvente édition après édition.

Point commun : La 23e édition des Nuits sonores s’ouvre cette semaine, comment un tel événement reste-t-il aussi attractif depuis vingt-trois ans ? Et concrètement, comment cela se traduit dans votre approche de la communication ?

Julien Roche : Nous fonctionnons un peu comme un média, avec une approche très éditoriale. Il s’agit de construire des récits, travailler les discours en profondeur, d'inscrire notre voix dans la durée. C'est un pari de patience, à rebours de beaucoup de logiques marketing actuelles qui privilégient l’immédiateté, le temps court et le volume.

Cela dit, nous opérons une veille permanente. Nous observons ce qui se passe dans d'autres secteurs, bien au-delà de la musique électronique : le design, l'art contemporain, la mode, la gastronomie, et aussi bien sûr les enjeux contemporains qui percutent l’époque. Nous allons chercher nos inspirations là où on nous attend le moins. Et on teste : les réseaux sociaux, le SEO, les formats, on s'y engage avec curiosité, on tire des enseignements, on ajuste. L'agilité est indispensable. Mais elle reste au service du récit.

Point commun : Parlons de l'affiche, qui est devenue presque un objet culte. Comment on maintient ce niveau d'exigence tout en se renouvelant ?

Julien Roche : C'est l'endroit où la tension entre continuité et renouvellement est la plus visible. L'affiche des Nuits sonores s’est construit une identité graphique forte au fil des années. Préserver ce niveau tout en surprenant chaque année, c'est un exercice délicat.  Nous avons choisi de confier la direction artistique visuelle à un artiste ou un collectif différent chaque année, avec une liberté réelle. Et on peut aller les chercher loin de nos univers habituels. Notre veille est exigeante, longue, mais aussi très stimulante. On ne regarde pas seulement du côté des scènes électroniques ou des graphistes de festival. On explore l'art visuel, l'illustration, la photographie plasticienne, des champs très éloignés en apparence. Et souvent, c'est là que se trouvent les artistes émergents qui vont avec leur temps, qui apportent quelque chose de décalé, d'inattendu.

Cette année, nous avons travaillé avec Leeza Pritychenko. L'affiche est en trois dimensions, une première pour nous. On y découvre une fluidité transparente évoquant le Rhône et la Saône, des structures métalliques inspirées des hangars des Grandes Locos, une nature organique qui reprend peu à peu ses droits sur l'ancienne friche industrielle. Une image qui incarne la métamorphose, et qui raconte le lieu autant que le thème. C'est exactement ce qu'on cherche : que l'affiche soit une œuvre en soi, qui transporte avec elle quelque chose du projet artistique. Elle donne envie, elle intrigue et elle raconte déjà.

Graphisme : Leeza Pritychenko.

Point commun : European Lab, le volet réflexif du festival, pose d'autres défis de communication ?

Julien Roche : European Lab, c'est notre façon de dire que la fête est consciente et que penser est une fête. Danser et débattre sont les deux faces d'un même engagement dans le monde. Communiquer sur European Lab, c'est rendre désirables et accessibles des contenus exigeants, toucher des publics bien au-delà du festival et créer des ponts entre la sphère professionnelle et le grand public.

Le travail éditorial est considérable. Chaque intervenant, chaque table ronde doit être présenté de façon à donner envie, à montrer en quoi ce débat-là, maintenant, dans ce contexte, a quelque chose d'urgent et de vivant. Là aussi la force du récit est décisive. Et c'est là aussi que l'intelligence artificielle trouve ses limites : elle peut aider sur beaucoup de choses, mais les idées, l'écriture, la construction d'un angle éditorial qui surprend et qui résonne, cela reste profondément humain. Plus que jamais, d’ailleurs. Pour Arty Farty, cette exigence intellectuelle et de qualité artisanale est essentielle. Nous nous exprimons à travers ce que nous faisons.

Point commun : Un mot pour les professionnels de la communication des collectivités qui nous lisent ?

Julien Roche : Nous avons beaucoup de liens avec les collectivités. Nous travaillons avec elles au quotidien, sur nos projets, mais également sur les leurs, dans les missions d’ingénierie culturelle qu’elles nous confient. Comme nous, elles et eux aussi font de la communication de projet complexe, défendent l’intérêt général avec des parties prenantes multiples, des publics hétérogènes, des contraintes de ressources et des enjeux politiques. Elles et eux aussi cherchent à raconter un territoire, à créer de la fierté, à mobiliser des communautés.

La communication la plus efficace naît d'une conviction et s'inscrit dans la durée.

Ce que vingt-cinq ans de Nuits sonores nous ont appris, c'est que la communication la plus efficace naît d'une conviction et s'inscrit dans la durée. Les tendances changent, les directions tournent, les formats évoluent. Ce qui tient, c'est le récit. Construire ce récit avec soin, le défendre, le faire vivre dans le temps : c'est cela, le vrai travail. Et c'est une conviction que nous portons dans tout ce que nous faisons chez Arty Farty.

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