Collectivités : exister dans le bruit des réseaux sociaux
« Ah mais je n’ai pas vu passer l’info. » Quel communicant n’a jamais entendu cette phrase après un événement ou une nouvelle mesure municipale ? Pourtant, il y a bien eu une affiche créée, puis affichée sur les panneaux lumineux, les affiches sucettes, le site internet, en dernière page de couv du magazine municipal, un événement Facebook et un post publié sur tous les réseaux sociaux… On peut donc dire que l’information était largement diffusée. Et pourtant, elle n’a pas été vue ! Alors comment en 2026 une collectivité peut-elle être encore visible dans un environnement saturé par l’infobésité des réseaux sociaux ?
Par Céline Lemarchand, community manager de la ville de Bourgoin-Jallieu.
Survivre dans la jungle du scroll
Encore aujourd’hui, je vois passer dans mon feed Instagram des affiches pensées pour le print… et, trop souvent, même pas adaptées au bon format : visuels coupés, textes illisibles, infos mal cadrées. Beaucoup de collectivités déclinent désormais leurs affiches aux dimensions des réseaux. Mais en 2026, ça ne suffit plus. Adapter un format, ce n’est pas adapter un contenu. Une affiche est conçue pour un environnement où le regard peut s’arrêter. La lecture est statique. Le temps d’attention est long. Sur les réseaux sociaux, c’est l’inverse : on scrolle vite, très vite. Et la décision de s’arrêter se prend en deux secondes, au milieu d’une concurrence permanente.
Cela veut dire :
- accrocher dès les premières secondes en vidéo,
- simplifier autour d’une seule information clé par publication,
- intégrer systématiquement des sous-titres,
- incarner le propos avec des visages, des voix, du terrain.
Les réseaux sociaux sont des espaces narratifs où l’attention se mérite pour pouvoir informer. En 2026, publier une simple affiche ne peut plus être une stratégie. À Bourgoin-Jallieu, nous avons fait le choix d’en sortir depuis longtemps.
Le storytelling, c’est la base !
« On veut être sur TikTok.
— OK. Mais on garde l’affiche A4 avec les 12 logos partenaires et le texte en tout petit. »
On ne peut pas vouloir performer sur Insta ou TikTok avec un contenu pensé comme un panneau d’affichage. Aujourd’hui, annoncer ne suffit plus. Personne ne s’arrête pour une « information » (sauf si elle est dramatique ou choquante). En revanche, on s’arrête pour une histoire.
Le storytelling pour une collectivité, c’est seulement ne pas balancer une info brute, et lui donner une porte d’entrée qui donne envie d’écouter. À Bourgoin-Jallieu, nous l’avons expérimenté plusieurs fois, notamment avec le déplacement du marché (de 200 mètres… C’est beaucoup pour un Berjallien). Plutôt que de publier une vidéo classique annonçant le changement, j’ai choisi de partir d’un fait très actuel pour introduire le sujet : l’usage de ChatGPT pour tout et n’importe quoi. Cette accroche a permis de capter l’attention, avant d’expliquer concrètement le changement. Résultat : près de 238 000 vues et plus de 1 000 partages pour une ville de 30 000 habitants.
Un autre exemple : la modification de l’accès à la gare. Là encore, une simple publication informative aurait pu suffire : un visuel, un plan, quelques explications. J’ai fait un autre choix : celui d’un « tutoriel » incarné, construit autour d’une situation où tous les Berjalliens fréquentant la gare pouvaient immédiatement se reconnaître. Deux protagonistes découvrent le nouveau sens interdit, s’en étonnent, puis expliquent concrètement comment circuler désormais. C’est une mise en scène très simple mais ancrée dans la réalité, qui a donc permis une identification immédiate. La vidéo a dépassé les 100 000 vues, et un taux de complétion de plus de 40 % uniquement parce qu'on a su capter l’attention, avec un format clair, utile et partageable.
Ce que vous devez retenir, c’est surtout que la performance de vos posts repose sur trois leviers :
- une accroche forte,
- une incarnation identifiable,
- et être pensés pour être partageables.
Le storytelling ne transforme pas le fond du message. Il en transforme l’entrée. Et dans un monde où tout se joue en quelques secondes, cette entrée fait toute la différence !
La vidéo, mais pas que le replay du conseil municipal
Le spot pub avec voix off grave, musique épique et plan drone au ralenti… ça impressionne sûrement en salle de conseil. Mais dans un feed, ça se fait swiper en une seconde ! Instagram et TikTok ne sont pas des mini-YouTube institutionnels, une vidéo trop lisse, trop écrite, trop parfaite… ça sent la com. Et dès que ça sent trop la com, le swipe est facile. Aujourd’hui, ce que les gens veulent c’est de l’authenticité, de l’incarnation, du rythme, de l’utile… Pas un film corporate.
Mais attention à l’excès inverse : « authentique » ne veut pas dire « filmée avec un Samsung A52 en tremblant avec un son saturé ». Il ne faut pas être moins pro, il faut être pro dans les codes des plateformes. Toutes les informations d’une collectivité ne peuvent pas faire l’objet d’une vidéo incarnée et scénarisée. Même avec une équipe dédiée, il faut faire des choix. L’enjeu est donc d’identifier les messages suffisamment importants pour mériter un vrai travail narratif. Ces contenus « premium » attirent l’attention, génèrent de la visibilité et élargissent l’audience. Et cette audience permet ensuite aux publications plus simples d’être vues, elles aussi.
Des effets très concrets, voire flippants !
Sur la vidéo expliquant le nouvel accès à la gare, je portais un manteau très reconnaissable. Quelques jours plus tard, en arrivant chez ma prothésiste ongulaire, qui ne connaissait absolument pas mon métier, elle me regarde et me dit : « Je vous ai reconnue dans la vidéo de la gare… » Et elle ne fut pas la seule. Plusieurs personnes en ville m’ont interpellée de la même façon !
Alors oui, je ne peux plus aller faire mes ongles incognito dans la ville où je travaille, mais au moins, cette fois-ci, personne ne pourra dire : « Ah, je n’ai pas vu passer l’info. »
Et c’est bien ça l’objectif.