Est-ce que nous te manquons ?
Cette question, j’ai dû y répondre plusieurs fois ces dernières semaines, suite à une mobilité professionnelle. Posée par d’anciens collègues, des élus croisés en réunion, un service com que j’ai quitté pour un autre : « Alors, on te manque ? » J’ai souri, touchée. Derrière la question, il y avait parfois de l’affection, de la nostalgie et une vraie interrogation sur le lien qui perdure – ou s’efface – quand on change de maison.
Par Mary Mackay, responsable communication et événementiel à l’IUT Nord Franche-Comté, université Marie & Louis Pasteur, membre du Comité de pilotage de Cap'Com.
Question faussement légère, vrai test de lien
Quand on change de structure, la question « Est-ce qu’on te manque ? » dépasse la simple politesse. Elle renvoie à la question du sens du collectif, du rapport à l’appartenance et questionne ce fil invisible qui unit un groupe même après la séparation. La question peut mettre mal à l’aise parce qu’elle met le doigt là où ça pique : sur l’intensité du lien. On n’ose pas toujours répondre la vérité. Parfois c’est « Oui, vous me manquez, mais ce qui me manque surtout, c’est ce qu’on faisait ensemble ». Les projets, l’énergie, la façon de tenir, à plusieurs, le fil d’un sens commun. Craindre de devenir comme avec ce collègue avec qui on ne partage plus rien mais avec qui on continue de se dire « On se voit bientôt ! » en sachant très bien que le prochain café n’est pas pour demain : officiellement présent, affectivement absent.
Et si cette question était posée par les citoyens à leurs propres collectivités ?
Parce qu’à l’échelle d’un territoire, c’est exactement la même chose : une collectivité ne « manquera » aux habitants que si, à un moment, ils ont eu le sentiment de faire un bout de chemin avec elle. À quelques semaines des élections municipales et intercommunales, je me prends à faire le parallèle. Si demain, la mairie, l’agglo, disparaissaient du paysage quotidien des habitants – ses infos, ses services, ses petites attentions, ses ratés aussi –, est-ce qu’elles leur manqueraient vraiment ? Ou bien est-ce qu’on s’apercevrait qu’entre la collectivité et ses citoyens, ils s’étaient déjà un peu quittés, sans se le dire ?
Parce qu’on en connaît tous, des collectivités qui vivent en colocation avec leurs habitants. Même adresse, même territoire, mêmes trottoirs, mais pas la même vie. D’un côté, des institutions qui évoquent projets, compétences, schémas directeurs. De l’autre, des citoyens qui parlent horaires de bus, médecin introuvable, école qui fuit et formulaires incompréhensibles. Ils se croisent dans les événements, s’envoient des newsletters, likent parfois un post Facebook… mais est-ce qu’ils communiquent encore vraiment ?
Ce qu’on a construit ensemble existe-t-il encore, une fois la page tournée ?
La question implicite derrière tout ça, c’est aussi « Ce que nous faisions ensemble avait-il du sens ? ». Quelle valeur humaine, symbolique, sociale crée notre action ? Dans les couloirs de la communication publique, on aime bien les mots rassurants : proximité, participation, co-construction. Parfois, ça fonctionne. Parfois, on ressort avec l’impression d’avoir coché une case plus que d’avoir ouvert une porte. Questionner vrai, non pas avec une pointe d’ego, mais avec un désir d’écoute sincère : qu’est-ce qui, dans la présence publique, vous manque quand elle n’est pas là ? Le bus qui passe à l’heure ? La médiathèque qui reste ouverte le soir ? La réponse à un mail ? Une info compréhensible ? Une oreille à l’accueil qui ne soupire pas à la troisième question ?
Est-ce qu’on est assez présents pour être perçus, assez utiles pour être regrettés, assez justes pour être défendus ?
Au fond, ce qui compte, ce n’est pas que la collectivité se demande si elle va « manquer » aux habitants, par peur de perdre une élection. Car, quand un citoyen répond, par ses silences, ses votes ou son désintérêt, que la collectivité ne lui manque plus vraiment, là, il n’y a plus beaucoup de place pour le malentendu. C’est un message clair, et un peu brutal. Ce qui compte, c’est qu’elle se demande, en continu : est-ce qu’on est assez présents pour être perçus, assez utiles pour être regrettés, assez justes pour être défendus ? Est-ce que, si demain nous n’étions plus là, quelqu’un dirait « C'était mieux quand on les avait » ?
Peut-être que notre métier, dans les mois qui viennent, sera justement d’accompagner nos collectivités face à cette question. À la poser, à l’entendre, à y travailler, pas seulement pendant la campagne mais après, dans le quotidien, dans les petites preuves de considération qui font qu’un jour, un habitant pourra dire : « Oui, vous m’avez manqué. Parce que quand vous étiez là, on se sentait un peu moins seuls. » Et si la communication publique a un rôle à jouer, c’est peut-être celui-là : redonner aux citoyens le sentiment d’être proches, encore, de ceux qui agissent en leur nom aujourd’hui. Parce que peut-être qu’au fond, eux aussi aimeraient qu’on leur dise : « Vous nous manquez. »
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