La mue des communicants publics : entre contraintes, responsabilités et maturité
Présentée lors du dernier Forum Cap’Com, la Radioscopie des communicants publics 2025 offre un arrêt sur image précieux d’un métier en transformation continue. Sept ans après la précédente vague, cette nouvelle étude ne se contente pas d’actualiser des données : elle révèle des déplacements profonds, parfois discrets, parfois spectaculaires, dans les pratiques, les postures et les attentes des communicants publics. À l’heure où la parole publique est plus exposée que jamais, ce décryptage propose de lire au-delà des chiffres, pour comprendre ce que ces évolutions disent du métier et de son avenir.
La Radioscopie des communicants publics n’est pas une enquête de circonstance : elle est devenue, au fil des éditions, un repère structurant pour une profession qui évolue au rythme des transformations de l’action publique, des technologies et des attentes démocratiques. Grâce à vos réponses, Cap’Com prend ici le temps long de l’analyse. Présentée lors du dernier Forum Cap’Com, cette cinquième vague, conduite en septembre 2025 auprès de 946 communicants publics en partenariat avec l’institut Occurrence et avec le soutien du CNFPT, couvre l’ensemble des territoires et des niveaux d’organismes publics, avec une majorité de répondants exerçant en collectivités locales. Elle permet, surtout, une comparaison fine avec la précédente vague de 2018, offrant ainsi une lecture dynamique des évolutions du métier. Elle a fait l’objet de plusieurs articles, déjà parus fin 2025 (voir encadré en fin d'article).
L’objet du présent article : revenir à une lecture d’ensemble, articuler les premières présentations avec l’analyse globale des résultats et proposer une interprétation transversale des évolutions à l’œuvre. Les fichiers complets d’analyse et de synthèse sont joints à cet article, afin de permettre à chacune et chacun d’en approfondir la lecture, au-delà des angles déjà explorés.
2018-2025 : les grandes évolutions d’un métier qui s’installe
Premier enseignement : le métier de communicant public s’est installé. Il est moins dans l’expérimentation permanente qu’il ne l’était il y a sept ans, mais davantage confronté à la complexité. La féminisation, déjà très forte en 2018, se stabilise à un niveau élevé. Mais surtout, les femmes accèdent davantage aux fonctions de direction, signe d’une reconnaissance accrue des compétences stratégiques dans les organisations publiques. Autre évolution majeure : l’expérience. Les communicants publics de 2025 sont plus anciens dans le métier, plus ancrés dans leurs trajectoires professionnelles. La communication publique n’est plus un sas ou un passage, mais un espace de carrière assumé.
Le communicant public de 2025 n’est plus en quête de légitimité : il est en quête de marges de manœuvre.
Le basculement du télétravail constitue sans doute la rupture la plus spectaculaire. De pratique marginale en 2018, il devient quasi généralisé en 2025. Cette évolution, accélérée par la crise sanitaire, transforme durablement l’organisation du travail, les temps collectifs et le rapport au temps professionnel. Dans le même mouvement, le numérique change de nature. Il ne s’agit plus seulement de supports, mais d’écosystèmes, d’automatisation, d’intelligence artificielle. L’arrivée massive des outils d’IA dans les pratiques – 86 % des communicants les utilisent – marque une nouvelle étape, porteuse à la fois de gains d’efficacité et de questionnements éthiques. Enfin, malgré des contraintes budgétaires accrues et une pression mentale plus forte, le niveau de satisfaction globale demeure élevé. Le sens du service public reste un moteur puissant, même lorsque les moyens se contractent.
(Lire plus bas, en encadré, les « 9 évolutions marquantes entre 2018 et 2025 ».)
Ce que la Radioscopie révèle en profondeur : 4 dynamiques structurantes
Au-delà des tendances générales, la Radioscopie 2025 permet une lecture plus fine des recompositions à l’œuvre dans le métier de communicant public. En croisant les résultats, les comparaisons avec 2018 et les tendances figurant dans les résultats complets proposés en téléchargement, quatre dynamiques majeures se dégagent nettement.
1. La communication publique s’affirme comme fonction stratégique
« La vision stratégique est la qualité la plus importante pour un responsable ou directeur de la communication d’un organisme public » . Cette affirmation, centrale dans l’étude, marque un tournant clair par rapport aux éditions précédentes. Elle consacre une évolution déjà perceptible en 2018, mais désormais assumée : la communication publique ne se limite plus à la production ou à la diffusion de contenus, elle participe pleinement à la définition des orientations. Cette montée en responsabilité se traduit concrètement dans l’organisation des rôles. « L’élaboration de la stratégie est conduite par le responsable de la communication », tandis que « l’établissement des objectifs n’est pas la prérogative d’une seule personne dans l’organisme » (diapo 24). Autrement dit, la stratégie se professionnalise, là où les objectifs demeurent souvent le fruit d’arbitrages politiques ou managériaux.
Le communicant public devient stratège dans un cadre qu’il ne maîtrise pas toujours entièrement.
Cette tension structurelle est d’autant plus marquée que l’évaluation reste inégalement installée. Pourtant, l’étude (dans son intégralité) souligne un enseignement clé : plus la stratégie est évaluée régulièrement, plus l’évaluation de sa performance est élevée. La culture de l’évaluation apparaît ainsi comme un levier encore sous-exploité de légitimation stratégique.
2. Un métier de plus en plus hybride, sous contrainte organisationnelle
La Radioscopie 2025 décrit un métier élargi, composite, parfois fragmenté. « Les missions de communication occupent une part très majoritaire du temps de travail » (diapo 7), notamment pour les profils de production et de mise en œuvre, tandis que les stratèges consacrent une part croissante de leur activité à la coordination, à la supervision et à la gestion. Cette hybridation s’accompagne de contraintes fortes. « L'intelligence artificielle est devenue un défi aussi important que la réduction des budgets pour 2 communicants sur 5 » (diapo 22). À cela s’ajoutent les réorganisations internes, les évolutions de missions et les incertitudes politiques, identifiées comme des facteurs structurants de transformation du métier.
Plus de compétences sont attendues, dans des organisations souvent plus contraintes.
Le télétravail, désormais massivement installé, modifie également les collectifs professionnels. « L’organisation du travail est une source de satisfaction moyenne, loin derrière l’utilité du métier ou le défi intellectuel (diapos 14 et 15)». La flexibilité acquise depuis 2018 s’accompagne d’une recomposition du rapport au travail, parfois ambivalente.
3. L’irruption massive de l’IA, entre efficacité et vigilance
Nouvelle entrée majeure de la vague 2025, l’intelligence artificielle irrigue désormais largement les pratiques professionnelles. « 86 % des communicants publics utilisent des outils d’IA » (diapo 16). ChatGPT apparaît comme l’outil le plus cité, devant d’autres solutions de génération de contenus ou de visuels. Les usages sont clairs : « L’IA est plus souvent utilisée dans la création de contenus ou la réalisation de synthèses » (diapo 17). Les profils de production l’emploient davantage pour les visuels, tandis que les responsables et stratèges privilégient les synthèses et l’aide à la décision. Mais l’étude souligne que l’utilisation de l’IA n’est pas encore systémique. Elle reste marquée par la fonction occupée, le niveau de responsabilité et la culture professionnelle des services.
L’IA n’a pas remplacé le communicant public : elle redéfinit ses arbitrages.
Cette diffusion rapide des outils pose néanmoins des questions de fond, notamment éthiques, qui rejoignent une autre alerte forte de la Radioscopie.
4. Une parole publique sous pression éthique et déontologique
L'étude complète explore des sujets qui prennent de l'ampleur et met en lumière une forte pression déontologique sur les communicants publics : elle nous apprend ainsi que près d’un communicant sur deux déclare avoir été confronté, au cours des trois dernières années, à un questionnement professionnel d’ordre éthique, contre un tiers en 2018. Les situations évoquées sont nombreuses : véracité des informations, équité et impartialité des contenus, déformation des faits, détournement d’images, frontière entre action politique et action institutionnelle... Cette liste dit l’exposition croissante du métier, à mesure que la communication devient plus stratégique et plus visible. Nous y reviendrons bientôt.
Plus la communication publique est centrale, plus elle est scrutée.
Dans ce contexte, le rôle de la communication publique est perçu avec plus de prudence qu’en 2018, sans doute par lucidité face aux contraintes politiques, budgétaires et symboliques qui pèsent sur la parole publique. Mais « 70% des directeurs ou responsables de la communication anticipent un renforcement du rôle de la communication publique (alors que cet enthousiasme est plus modéré pour les chargés de communication avec 58%) » (diapo 28). Enfin, l’engagement personnel des communicants apparaît plus contrasté. « Un engagement clivant, avec autant de communicants très engagés que peu ou pas engagés » (diapo 29). Ce clivage est particulièrement marqué entre fonctions stratégiques et fonctions de production, révélant une fracture silencieuse dans les conditions d’exercice du métier.
9 évolutions marquantes entre 2018 et 2025
1. Féminisation stabilisée, mais leadership renforcé. En 2018, les femmes représentaient environ 75 % des communicants publics. En 2025 : 78 %, avec désormais 43 % des « directeurs ou responsables com ».
2. Génération plus expérimentée et installée. La part des professionnels ayant plus de 10 ans d'ancienneté dans la communication publique passe de 48 % à 54 %.
3. Télétravail et flexibilité : inversion complète. Le Covid fait basculer les 15 % de télétravail encadré à près de 89 %. Cette pratique est installée et participe de la perception du bien-être au travail.
4. Niveau de qualification élevé et homogène. Les titulaires d'un diplôme bac +5 ou plus passent de 52 % à 54 %. Les formations en communication restent majoritaires mais les profils issus des sciences humaines et des technologies numériques progressent sensiblement.
5. Poids croissant du numérique et des outils collaboratifs. En 2025, 65 % des communicants déclarent que le développement des outils numériques a transformé « beaucoup » ou « un peu » leur métier avec de nouveaux usages (podcasts, visuels IA, automatisation de veille).
6. Intelligence artificielle : forte appropriation. Nouvelle thématique en 2025 : 86 % des communicants utilisent des outils d'IA, dont 61 % « de temps en temps » et 25 % « au quotidien », mais les questions éthiques et de fiabilité émergent.
7. Valorisation accrue du sens du travail. Le sens du travail reste élevé : 80 % se déclarent satisfaits, confirmant une solide adhésion aux valeurs du service public. Les exigences augmentent.
8. Des moyens sous tension mais de nouveaux leviers d’impact. Les communicants signalent davantage de réductions budgétaires (de 57 % en 2018 à 81 % en 2025 évoquant des restrictions) et de pression mentale accrue. Toutefois, 70 % continuent à juger l’impact de la com positif.
9. Redéfinition du rôle de la communication publique. Près de 45 % estiment que le rôle du métier va « beaucoup » évoluer dans les prochaines années (contre 32 % en 2018) notamment autour du triptyque « participation citoyenne – changement de comportements – éthique ».
Une Radioscopie pour faire dialogue
La Radioscopie des communicants publics 2025 ne livre pas une vérité figée, encore moins un verdict. Elle dessine à partir de vos réponses, aujourd’hui, un paysage professionnel plus dense, plus structuré, mais aussi plus exposé. Les communicants publics apparaissent à la fois mieux outillés, plus expérimentés, davantage reconnus dans leur rôle stratégique et confrontés à des contraintes accrues, budgétaires, éthiques, politiques.
Pris ensemble, ces regards dessinent moins un métier en crise qu’un métier arrivé à maturité.
L’ambition de cette Radioscopie et de ses décryptages est bien là : nourrir un débat professionnel éclairé, outillé, exigeant. À l’heure où la parole publique est soumise à une défiance croissante, où l’intelligence artificielle redessine les pratiques, où les communicants sont en première ligne des contradictions de l’action publique, cette étude rappelle une évidence essentielle : la communication publique n’est pas un simple accompagnement, mais un espace de responsabilité démocratique.
La Radioscopie se donne à lire par touches successives
Cette étude n’a pas attendu 2026 pour être traitée dans nos colonnes. Dès les semaines qui ont suivi le Forum, Cap’Com a fait le choix de publier plusieurs éclairages ciblés, assumant une lecture fragmentée mais complémentaire des résultats.
- Un premier article, « Communicants publics, qui êtes-vous ? », propose un portrait socioprofessionnel détaillé de la profession. Féminisation, âges, parcours, niveaux de responsabilité : il donne à voir un métier désormais stabilisé, plus expérimenté, moins marqué par les trajectoires accidentées que par le temps long des carrières.
- Un second article, consacré aux rémunérations des communicants publics en 2025, éclaire un sujet longtemps sensible. En objectivant les niveaux de revenus, les écarts selon les profils et les responsabilités, il met en lumière une tension centrale du métier : une montée en compétences et en exigences stratégiques qui ne se traduit pas toujours par une reconnaissance salariale à la hauteur.
- La carte blanche à Dominique Wolton ouvre un tout autre registre. En prenant de la hauteur, elle replace la Radioscopie dans une réflexion plus large sur le sens de la communication publique, sa responsabilité démocratique et sa place dans un espace médiatique saturé. Ce regard extérieur, volontairement critique et philosophique, rappelle que les chiffres ne valent que par les débats qu’ils suscitent.
- Et d'autres articles à venir dans Point commun.