La presse territoriale au cœur de la résilience démocratique
Professeure à l’université Paris Panthéon-Assas et spécialiste reconnue de l’économie des médias, Nathalie Sonnac a accepté de présider cette année le jury du Prix de la presse territoriale. Entre hégémonie des plateformes numériques et crise de confiance démocratique, elle souhaite revenir à ce qui compte en rappelant le rôle crucial des collectivités pour restaurer un espace public sain, transparent et de proximité.
Professeure en sciences de l’information et de la communication à l'université Paris Panthéon-Assas et ancienne membre du Conseil supérieur de l’audiovisuel (ancêtre de l’Arcom, la conférencière et essayiste, également engagée dans l’éducation aux médias et à l’information, préside le Conseil d’orientation et de perfectionnement (COP) du CLEMI (Centre pour l'éducation aux médias et à l'information) tout en siégeant au conseil d'administration de l'AFP.
Point commun : Vous avez accepté de présider le jury consacré à la presse territoriale cette année. Qu’est-ce qui a motivé votre engagement ?
Nathalie Sonnac : Mon engagement part d'un constat simple : le rôle de la presse – dans sa globalité – a toujours été fondamental, mais il n'a jamais été aussi vital qu’aujourd’hui. Nous traversons une période de mutation profonde où la presse territoriale se retrouve en première ligne. Elle joue un rôle essentiel non seulement dans le fonctionnement démocratique de nos communes, de nos départements ou de nos régions, mais aussi dans le maintien du lien social.
S'informer quasi exclusivement via des réseaux sociaux non régulés porte atteinte à notre souveraineté médiatique.
Les médias en général, et la presse territoriale en particulier, sont intrinsèquement liés à l’éducation aux médias et à l’information (EMI). Au COP du CLEMI, nous travaillons beaucoup sur les transformations du paysage médiatique et la montée en puissance des grandes plateformes et leurs usages. S'informer quasi exclusivement via des réseaux sociaux non régulés porte atteinte à notre souveraineté médiatique. Ces espaces mélangent indistinctement information et désinformation. Plus nous aurons de médias capables de décrypter, d'analyser et de faire comprendre les enjeux locaux, plus notre démocratie sera robuste.
Le 28e Prix de la presse et de l’information territoriales
Près de 90 dossiers ont été reçus cette année. Le Prix de la presse et de l'information territoriales 2026 sera remis par Nathalie Sonnac le mardi 23 juin prochain, à 11 h, à l'occasion d'une cérémonie en ligne retransmise en direct. Inscrivez-vous gratuitement !
Point commun : Dans votre ouvrage Le Nouveau Monde des médias. Une urgence démocratique, vous alertiez sur le pouvoir de captation des plateformes numériques. Face à l'essor croissant du nombre de médias, à cette « infobésité » et à la polarisation des pensées par les algorithmes, la presse territoriale – et notamment son support papier – a-t-elle encore les armes pour garder la confiance des citoyens ?
Nathalie Sonnac : Absolument, et les chiffres sont là pour le prouver. Ue étude marquante réalisée aux États-Unis – le rapport du Comité Stigler sur les plateformes digitales – a montré que l’hégémonie des réseaux sociaux dans les foyers a provoqué l'apparition de véritables « déserts informationnels ». En quinze ans, près de 3 700 titres de presse locale ont disparu sans être remplacés. Cette chute de la presse de proximité se traduit mécaniquement par une baisse de l'intérêt pour la chose publique – au sens d'Habermas – et, in fine, par une baisse du vote. C'est le reflet d'une crise démocratique profonde.
La force de la presse territoriale, c’est qu'elle est une presse de proximité par définition. Et c'est dans cette proximité que les gens se sentent en adéquation avec un ensemble vivant. Lorsque l'information se retire des localités, on observe un repli sur soi et un individualisme croissant. Paradoxalement, la matérialité du papier peut devenir un atout stratégique. Face à la « fatigue informationnelle » qui touche un tiers des Français, le journal territorial propose un temps long, une pause dans le flux numérique. Il redonne du sens et une capacité d'agir au citoyen, là où le niveau global peut générer un sentiment d'impuissance anxiogène.
Point commun : Vous publiez d'ailleurs un nouvel ouvrage début mai sur l'audiovisuel public. Peut-on faire un parallèle entre la mission du service public national et celle de la presse territoriale ?
Nathalie Sonnac : Tout à fait ! C'est le cœur de ma réflexion actuelle. Le service public, qu'il soit audiovisuel ou territorial, a une mission de « tiers de confiance ». Dans ce nouveau livre, j'analyse comment ces institutions doivent se réinventer pour rester le ciment de la société. La presse territoriale est, d’une certaine façon, un service public d’information.
Elle doit investir les nouveaux territoires d'usage – le mobile, les applications, l'accessibilité 24h/24 – mais sans perdre son âme. Il ne s'agit pas de copier les réseaux sociaux, mais d'utiliser leur technologie pour porter un discours différent. Les collectivités ne doivent pas seulement diffuser de l'information, elles doivent faire vivre un écosystème où l'entreprise locale, l'artisan, l'association et le citoyen se retrouvent. C'est ce « liant » qui fait la force d'un territoire. Il faut que chacun y trouve son compte : c'est en se faisant voix universelle qu'elle peut continuer à rassembler.
Point commun : Les collectivités sont souvent dépendantes des Gafam (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) pour leur communication et parfois même pour la promotion de leur magazine territorial. Comment peuvent-elles « reprendre la main » sans subir la loi des algorithmes ?
Nathalie Sonnac : Il ne faut pas déserter les réseaux sociaux, ce serait une erreur stratégique majeure, car c'est là que se trouvent les publics. En revanche, il faut cesser de les subir. Il existe une asymétrie de réglementation flagrante : Facebook ou Google disposent par exemple d'un quasi-monopole sur les infrastructures techniques et publicitaires qui contraint l’ensemble des autres acteurs. Cette position dominante s’étend désormais à l’accès à l’information et à sa distribution.
Les collectivités doivent aider le citoyen à retrouver son libre arbitre et son esprit critique.
Reprendre la main, c'est d'abord comprendre le fonctionnement de ces outils pour ne plus être le « produit » de l'algorithme. On ne communique pas de la même manière sur LinkedIn, Snapchat ou via des boucles WhatsApp locales. Les collectivités doivent développer un marketing ciblé mais éthique. Elles doivent aider le citoyen à retrouver son libre arbitre et son esprit critique. C'est une bataille pour la liberté de pensée : comprendre comment la polarisation se construit pour mieux la déconstruire à l'échelle locale.
Point commun : Pour restaurer cette confiance, la presse territoriale doit-elle oser devenir une véritable animatrice du débat public, quitte à sortir d'une neutralité parfois perçue comme un manque d'engagement ?
Nathalie Sonnac : C’est une question centrale. Pour moi, le mot clé, ici, est la traçabilité. On oppose souvent le journalisme neutre au journalisme engagé. C’est un faux débat. L'essentiel est de dire au public qui parle et d'où l'on parle. La défiance naît de la confusion : dès lors qu'une information est orientée sans que son émetteur soit clairement identifié, la délégitimation est immédiate.
Le journalisme territorial doit être ce vecteur de confiance que les plateformes numériques ne seront jamais, car ce n'est tout simplement pas leur mission.
La presse territoriale a tout intérêt à animer le débat public, mais en étant transparente sur son identité. Il faut afficher sa « colonne vertébrale ». On peut ne pas être d'accord avec un élu ou une institution, mais si le point de vue est argumenté et la source tracée, on respecte l'échange. Aujourd'hui, les gens ont l'impression de subir des « traquenards » informationnels sur les réseaux sociaux. En affirmant clairement leurs positions et en ouvrant leurs colonnes aux points de vue divergents mais identifiés, les collectivités recréent un espace public apaisé. Le journalisme territorial doit être ce vecteur de confiance que les plateformes numériques ne seront jamais, car ce n'est tout simplement pas leur mission.
Point commun : Quels seront les critères majeurs qui guideront votre analyse des candidatures pour ce prix ? Qu’attendez-vous de voir émerger des dossiers cette année ?
Nathalie Sonnac : Je suis très enthousiaste à l'idée de découvrir la richesse des projets, de la « Plume d’or » à l'iconographie, en passant par les publications internes. Je trouve d'ailleurs l'existence du prix « Petits Poucets » formidable, car il valorise l'ingéniosité des petites collectivités. Mes critères seront croisés : pour ma part, je chercherai évidemment la qualité éditoriale et graphique, mais aussi et surtout la capacité du média à faire rayonner son territoire. Comment redonne-t-on ses lettres de noblesse à la proximité ? Comment s'adresse-t-on au plus grand nombre tout en restant exigeant ? C’est cette dimension de « service public de l'information » que j'ai hâte d'évaluer avec les autres membres du jury. C’est un point important de rappeler que ce sera un travail collégial, et il sera passionnant pour mettre en lumière ceux qui, chaque jour, font vivre notre démocratie locale.