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Le peuple migrateur

Publié le : 30 mars 2026 à 07:07
Dernière mise à jour : 2 avril 2026 à 17:47
Par Vincent Lalire

Trois idées subjectives à tirer des élections municipales 2026 pour nos métiers !

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Par Vincent Lalire, membre du Comité de pilotage de Cap'Com, responsable de la communication interne du département de la Seine-Maritime, enseignant en communication politique.

Les dimanches 15 et 22 mars, les Français se sont exprimés. Parmi les électeurs, nombreux sont ceux dont le bulletin de vote est « volatil ». À chaque élection, ces citoyens profitent de courants d’air créés par les autres pour exprimer, à l’envi, une volonté de changement, un ras-le-bol, une espérance ou marquer leur confiance au sortant. Sachons, nous, communicants, avec l’appui de nos élus, de sociologues ou de philosophes, tirer quelques idées du dernier scrutin pour nos pratiques professionnelles.

De toutes les sciences, la sociologie est sûrement celle qui interroge le plus le communicant public. Comprendre la société est indispensable pour communiquer de la meilleure façon. Distinguer les strates de la population est important pour cibler celles et ceux que l’on veut toucher. Analyser les comportements de chacun pour adapter son support et ses messages est souvent vital.

Mais hélas, n’est pas Pierre Bourdieu qui veut… ni Alain Touraine, ni Simone de Beauvoir. Avouons-le : la reproduction des inégalités sociales, la théorie des mouvements sociaux ou la construction du genre (dois-je préciser que cette liste n’est pas exhaustive ?) nous échappent parfois dans la conception de nos fameuses « strat’ de com ». Oui, il nous arrive d’être à côté de la plaque et de ne pas prendre la mesure des évolutions majeures de notre environnement sociétal. Rassurons-nous, nous ne sommes pas les seuls.

Sociologie électorale

S’il est un moment clé où ce décalage entre perception et réalité peut nous sauter aux yeux, c’est bien celui des élections. Quand le peuple souverain s’exprime, les observateurs auxquels nous appartenons modestement pâlissent. Avions-nous vu ? Avions-nous anticipé ? Avions-nous compris ? Rien n’est plus palpitant que la sociologie électorale pour appréhender notre écosystème : celui des êtres vivants qui nous entourent et que l’on peine à cerner.

Dans le secret de l’isoloir, le peuple souverain se fait migrateur. Dans son individualité et son indécision, il va, sans le vouloir, exprimer du collectif. Son bulletin de vote est unique mais il traduit l’opinion de millions d’autres. Prodigieux moment où les études prospectives laissent place aux faits indéniables. Ces mouvements, les sondeurs ont coutume de les appeler des vagues. Parfois on les voit venir, parfois elles surprennent, souvent elles emportent tout sur leur passage.

Plaques tectoniques

Sans vouloir surinterpréter les résultats des élections municipales, ni leurs conséquences politiques, et encore moins porter de jugements sur les formations en lice : de quels mouvements tectoniques avons-nous été les témoins ? En quoi surtout peuvent-ils changer demain notre façon de communiquer dans nos territoires ? Voici trois idées, éminemment subjectives, peut-être audacieuses, qui pourraient le cas échéant redonner un vent de fraîcheur à nos pratiques professionnelles et sortir les élus d’une certaine zone de confort en matière de com.

Idée n° 1 : impliquer davantage l’opposition

Le constat

Le faible taux de participation lors des municipales, environ 57 %, témoigne hélas d’une démobilisation citoyenne croissante à l’égard des enjeux locaux. Plusieurs explications à cela. L’une d’entre elles concerne l’absence de concurrence ou de réelle compétition dans les territoires ruraux. Parmi les 21 706 maires qui briguaient un nouveau mandat, la grande majorité (plus de 88 %) a été réélue dès le premier tour. Quand il n’y a pas de match, on s’abstient. Pour les autres candidats, le second tour s’est révélé plutôt fatal : sur 960 maires sortants encore en compétition le 22 mars, les trois quarts (724) ont été battus (Le Monde du 23 mars). Les maires des métropoles sont ceux qui s’en sortent le mieux, mais avec une abstention qui continue hélas de battre des records.

L’idée

Durant les six prochaines années, les communicants publics territoriaux auront naturellement à cœur d’impulser de la démocratie en consultant les citoyens sur les projets municipaux ou intercommunaux. Malheureusement, la pratique, pour sincère qu’elle soit, consiste souvent à entériner le projet, lui conférer une légitimité populaire ou l’amender simplement à la marge. La démocratie locale ne devrait-elle pas davantage cultiver la concurrence entre les propositions que rechercher le consensus ou le plébiscite ? Le « projet contre projet » participerait sûrement à redonner du souffle à la démocratie locale tout au long du mandat. Une solution pour cela : impliquer davantage l’opposition (souvent confinée à sa maigre tribune lors du conseil municipal et dans le magazine), l’inviter à formuler des contre-propositions et surtout l’intégrer pleinement au processus de consultation de la population. Bref, oser le contradictoire.

Idée n° 2 : modéliser davantage le changement

Le constat

En 2020, de grandes villes avaient été gagnées, de façon historique et spectaculaire, par les écologistes. Six ans plus tard, ils ont été nombreux à la peine pour se faire réélire (Bordeaux, Strasbourg, Poitiers, Besançon…). Plusieurs raisons à cela naturellement, mais celle qui nous intéresse ici concerne particulièrement les travaux de transformation urbaine : « La politique de transformation d’une ville nourrit de l’impopularité. Créer des pistes cyclables, développer des tramways, multiplier les couloirs de bus, renaturer l’espace urbain : ça crée de très fortes nuisances », résume ce politologue. C’est pourtant bien le rôle des équipes municipales d’adapter nos villes aux enjeux futurs. Au risque de perdre le scrutin ?

L’idée

Le rôle du communicant public, on le sait, consiste naturellement à accompagner le changement. Il doit l’anticiper, l’expliquer et le rendre positif malgré les effets néfastes évoqués. De beaux panneaux signalétiques sont notamment utilisés pour rassurer le citoyen. Mais parfois, le ras-le-bol l’emporte. Trop de bruit, trop de bouchons, trop d’heures perdues. Le citoyen s’agace, peste, regrette l’ancien monde. À ce niveau, l’usage de l’intelligence artificielle (parmi d’autres), si décriée, devrait permettre aux nouvelles équipes d’urbanisme et de com de faire des progrès. L’IA pour réguler davantage ces nuisances. L’IA pour mieux lisser les travaux. L’IA enfin, et surtout, pour modéliser avec une efficacité absolument redoutable les effets bénéfiques attendus des projets de transformation urbaine. Bref, faire rêver plus tôt.

Idée n° 3 : délocaliser et ouvrir le conseil municipal

Le constat

Le dernier fait marquant, évidemment, de ces élections municipales, c’est la progression des partis antisystème. Ces mouvements attirent à eux des citoyens qui ne se reconnaissent plus dans les partis traditionnels. Ils n’ont plus confiance, estiment à tort ou à raison que leurs représentants municipaux ne les représentent plus. Eux, ce sont les jeunes de banlieue et plus largement les habitants des zones périurbaines. La distinction entre citoyens des villes et citoyens des champs s’est mutée en distinction entre citoyens des centres-métropoles et ceux de la périphérie. Deux mondes, deux cultures. Dans le premier : l’opéra, les pistes cyclables, les bons restos. Dans le second : les problèmes de logement, le narcotrafic et le RER bondé. Caricatural certes. Mais la défiance à l’égard des édiles, elle, ne l’est pas. Les nouvelles équipes élues dimanche 22 mars ont ce défi de la confiance à relever.

L’idée

Le communicant public ne peut pas tout, mais il peut suggérer. Et parmi ses propositions, celle de « dépoussiérer » l’organisation de la vie démocratique locale pourrait être salutaire. La délocalisation du conseil municipal, si elle n’est pas envisagée comme un gadget, participerait à rapprocher les citoyens et leurs élus. À trois conditions. D’une part, ouvrir véritablement l’assemblée à la population, grâce à une large et efficace communication en amont. La tenue d’un conseil municipal n’a rien à voir avec une réunion de quartier : c’est la République qui se déplace et ça peut intéresser les habitants, y compris bien sûr ceux des quartiers populaires. D’autre part, permettre à la population de fixer elle-même une partie de l’ordre du jour selon des modalités claires et transparentes. Oui, une assemblée doit oser le débat, la joute, le désaccord et la pédagogie. Enfin, rendre compte objectivement de ce conseil municipal, de ce qui s’y est dit, quand bien même la maire ou le maire en aurait pris un peu pour son grade. Bref : sortir de sa zone de confort.

Le prochain atterrissage ?

Naturellement, il nous reste beaucoup à apprendre du scrutin des 15 et 22 mars 2026. Six années, probablement sept, pour accompagner les élus municipaux dans leurs projets. Mille autres idées surgiront de la part des communicants publics territoriaux. Elles contribueront certainement à redonner de la confiance à ces électeurs volatils, indécis ou déçus qui font souvent l’élection. Sachons les écouter, à défaut nous imaginons bien où finiront par atterrir une majorité d’entre eux à la prochaine échéance.

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