Pages de com : « Une histoire de la désinformation » par Michel Pretalli et Giovanni Zagni
On ne le dira jamais assez, quand tout semble s’accélérer et se mélanger, il faut prendre du recul. Ce livre est le remède idéal pour le faire en matière de manipulation de l’information. Non, on n’a pas attendu 2026 pour observer de grandes ou de petites désinformations, loin de là. Et tout avait déjà été essayé, souvent avec succès. Sauf que, maintenant, cela va très vite. Et pour cela aussi cet ouvrage est utile !
Merci aux auteurs et notamment à Michel Pretalli, professeur des universités en études italiennes à l’université Marie et Louis Pasteur (Besançon). Nous l’avions rencontré dans une intervention commune à Dole pour la région Bourgogne-Franche-Comté et nous avions beaucoup apprécié la force de son approche historique, dans une autre discipline mais sur un domaine que nous avons en commun. C’est là l’illustration claire du fait que les intersections entre disciplines sont une belle arme pour l’esprit, en ces temps de déstabilisations informationnelles. Des temps qui n’ont rien de bien nouveau, en fait ! Et cet ouvrage nous entraîne par bonds successifs vers l’Antiquité, vers les Grecs (et même à ceux d’avant, les Achéens), les Romains, en passant par les acteurs des temps médiévaux ou de la Renaissance… et ces histoires de manipulations politiques, militaires, économiques sont bien écrites, courtes, lapidaires. On ne perd pas de temps, au contraire, tout résonne – sans pour autant tomber dans le piège d’une lecture de ces phénomènes au regard d’événements ou de modèles de pensée postérieurs. Mais les auteurs sont des historiens. Ils nous guident efficacement. Ils évoquent Marc Bloch et son constat – « de faux récits ont soulevé des foules » –, pointant la déstabilisation par la peur et l’émotion. On est aspirés par ces échos lointains qui éclairent si bien notre quotidien.
Tromper les gens
Les auteurs redonnent ici les définitions de cette désinformation, qui comprend les rumeurs, les mensonges, les canulars, les ragots, les pseudo et les fausses nouvelles ! Tant de subtilités si tôt dans l’histoire de l’humanité. Oui, cette « information fausse diffusée dans le but de tromper les gens » est suffisamment efficace pour qu’elle entre dans les stratagèmes des plus grands, comme Ulysse d’Ithaque. Et l’on découvre que l’histoire du cheval de Troie est bien plus complexe qu’on ne le pense généralement. Rien n’aurait été possible (la prise de Troie par Agamemnon) sans un subtil travail de désinformation et de conditionnement mental porté par un personnage central et méconnu : Sinon. Belle intox et manipulation magistrale qui menèrent à l’entrée du cheval dans l’enceinte de la ville. Il y a déjà tout : un récit construit pour être vraisemblable et une représentation erronée de la réalité. Et les auteurs de nous pousser à mettre en doute toutes les narrations : « Il est intéressant d’observer, à ce sujet, qu’il existe des liens étroits entre la production d’une narration relevant de la désinformation et la création d’un récit de fiction, bien que les finalités de l’une ou de l’autre soient évidemment différentes. » Merci de la précision. Mais quel éclairage !
Les constantes de la désinformation
Ce livre se dévore et sert de fertilisant. Il est à mettre en tête des bouquins en compublique sur la désinformation. Ne détaillons pas plus les 12 grandes histoires qui le traversent. Allons aux pages de conclusion car elles mettent en lumière une série de constantes.
- La vraisemblance, et le caractère subjectif de la perception de la vraisemblance.
- Les mécanismes communs avec toute œuvre de fiction.
- Les fausses informations ont une vie propre, elles se répandent.
- Les humains sont enclins à croire ce qui confirme leurs préjugés.
- L’altération de la relation de confiance ouvre la voie à la désinformation.
Ces historiens nous assurent que, face aux innovations technologiques, la recherche scientifique ne doit pas être dissociée de la réflexion historique, philosophique et éthique, « seule capable d’établir les garanties indispensables pour prévenir les risques liés à l’utilisation des nouveaux médias à des fins de désinformation ».
Une histoire de la désinformation
Fake news et théories du complot, des Pharaons aux réseaux sociaux
Michel Pretalli et Giovanni Zagni
Éditions Mimésis
Juin 2025
218 pages