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Trois éthiquomètres pour garder le cap

Publié le : 2 avril 2026 à 13:25
Dernière mise à jour : 2 avril 2026 à 17:38
Par Yves Charmont

Les communicants publics sont régulièrement confrontés à des situations délicates. Entre l’exigence d’information du citoyen, la loyauté institutionnelle et les attentes parfois pressantes de la sphère politique, les lignes peuvent se brouiller. Pour aider les professionnels à se situer dans ces zones grises, Cap’Com propose trois « éthiquomètres » consacrés à l’information, aux marchés publics et à la transparence. Des outils simples. Et nécessaires.

Éthiquomètre Information et valorisation de l’action publique

Nous connaissons bien ces moments. Ceux où une demande arrive, parfois anodine en apparence, mais qui fait naître un doute. Une phrase à réécrire. Un chiffre à présenter autrement ou plus tard. Une consultation à lancer dans l’urgence. Rien d’illégal, peut‑être. Mais quelque chose qui interroge la conscience professionnelle car, les communicants publics le savent bien, leur métier est exposé : exposé aux attentes des élus, exposé aux exigences de l’administration, mais exposé aussi au regard des citoyens, des journalistes, des associations, et des réseaux sociaux où chaque mot peut être scruté, contesté, détourné. Dans cet espace public saturé d’informations, où se mêlent faits, opinions et croyances, la communication publique n’est jamais une activité neutre : elle participe à la mise en récit de l’action publique et, par là même, à la qualité du débat démocratique.
Cette responsabilité n’est pas nouvelle. Elle accompagne la profession depuis longtemps. Dès 2002, la Charte déontologique de la communication publique de Cap’Com, dite Charte du Forum de Marseille, affirmait déjà que la communication publique ne pouvait être « ni propagande ni falsification des faits » et devait respecter la transparence de l’information à destination des citoyens. Mais si les principes sont connus, leur mise en œuvre reste parfois difficile. Car le communicant public agit au croisement de plusieurs logiques : celle du service public, celle de la décision politique et celle, plus diffuse, de l’opinion publique. Et c’est précisément dans cet entre-deux que surgissent les questions éthiques.

Lors du Forum Cap’Com d’Angers, à l’occasion d’un « tapis de paroles » consacré à l’éthique de la communication publique, plusieurs professionnels ont exprimé ce sentiment de tension permanente entre loyauté institutionnelle et devoir de neutralité. « Nous devons être neutres, mais nous devons aussi être loyaux envers nos élus », résumait ainsi une directrice de communication territoriale, illustrant la complexité d’un métier qui oscille entre influence et responsabilité démocratique.

Car oui, les communicants publics influencent – c’est même à ça qu’on les reconnaît ! Ils influencent lorsqu’ils expliquent une politique publique pour permettre une plus large adhésion, lorsqu’ils construisent un récit territorial, lorsqu’ils conduisent des campagnes de santé publique ou de prévention. Ils influencent aussi lorsqu’ils choisissent un angle éditorial, hiérarchisent des informations ou sélectionnent des images. Cette influence n’est pas en soi problématique : elle fait partie intégrante de la communication publique. Mais elle suppose une vigilance constante. Or les textes existants ne suffisent pas toujours à orienter les décisions.

Quand les règles ne suffisent plus

Le droit encadre pourtant largement l’action des communicants publics. Les marchés publics de communication sont soumis à des règles précises. Les agents territoriaux sont tenus par les principes de la fonction publique – dignité, impartialité, intégrité, probité et neutralité – rappelés notamment par la loi sur la déontologie de 2016, et les collectivités doivent également respecter les obligations de transparence et d’accès à l’information publique. Mais ces règles juridiques, aussi nécessaires soient-elles, ne répondent pas toujours aux dilemmes concrets rencontrés dans la pratique quotidienne.

  • Que faire lorsqu’un élu demande de gommer une information négative ou des chiffres peu satisfaisants ?
  • Comment réagir face à une proposition de consultation qui demande un travail de création aux agences ?
  • Jusqu’où valoriser l’action publique du mandat sans franchir la frontière de la communication politique ?

Autant de situations bien réelles. Autant de cas de conscience.

En 2015 déjà, lors d’un travail collectif mené par Cap’Com, les communicants publics avaient identifié trois domaines particulièrement sensibles : la passation des marchés publics, la production d’information et la frontière mouvante entre communication institutionnelle et communication politique. Dix ans plus tard, ces questions n’ont rien perdu de leur actualité. Elles se sont même intensifiées dans un environnement informationnel fragilisé par la désinformation, la viralité numérique et la défiance croissante envers les institutions. C’est dans ce contexte que le groupe éthique de la coopérative Cap’Com a engagé, depuis plus d’un an, un travail collectif pour proposer des outils concrets aux professionnels. Dans la période qui s’ouvre, nous n’avions pas besoin d’une nouvelle charte, mais de « quelque chose de plus opérationnel ».

Chaque année, Cap'Com révèle une infographie en avant-première de la sortie annuelle des Cahiers de la communication publique. L'occasion de représenter la communication publique en images et ressources documentées. Et de porter la voix de la communication publique et de ses valeurs éthiques, cette année en particulier, au-delà de ses praticiens. Surveillez vos boîtes aux lettres : les Cahiers 2026 arrivent !

Trois éthiquomètres pour objectiver les situations

Le résultat prend la forme de trois « éthiquomètres ». Des infographies simples et utiles destinées à aider les communicants publics à situer leurs pratiques sur un continuum allant du vert – conforme aux principes du service public – au rouge, qui correspond à des comportements clairement prohibés.

Le premier éthiquomètre concerne l’information et la valorisation de l’action publique. Il rappelle que certaines pratiques relèvent d’un socle professionnel incontournable : vérifier les sources, respecter la pluralité des points de vue, éclairer les enjeux collectifs ou favoriser la participation des habitants. À l’inverse, d’autres pratiques doivent alerter immédiatement, comme le fait de travestir des faits, de relayer sciemment de fausses informations ou de manipuler des images pour influencer l’opinion publique.

Le deuxième outil porte sur les marchés publics de communication, un domaine où les pressions politiques peuvent parfois se concentrer. L’éthiquomètre distingue les pratiques vertueuses – mise en concurrence réelle, indemnisation du travail demandé aux agences, transparence des critères – des dérives plus graves, telles que la construction d’un appel d’offres taillé sur mesure pour un prestataire ou l’utilisation de la commande publique à des fins électorales.

Le troisième traite enfin de la transparence et de l’accès à l’information publique. Il rappelle que la communication publique participe pleinement à l’ouverture des données, à la circulation de l’information et à la possibilité pour les citoyens comme pour les journalistes de contrôler l’action publique. À l’inverse, toute manipulation ou obstruction à l’accès aux données constitue une atteinte directe aux principes démocratiques.

Ces outils ne prétendent pas répondre à toutes les situations. Mais ils permettent de nommer les problèmes. Et surtout de les partager.

Les éthiquomètres de la communication publique

Une boussole collective pour les communicants publics

L’objectif de ces éthiquomètres n’est pas de distribuer des bons ou des mauvais points. Ils ont été conçus comme des instruments de réflexion et de dialogue. « Cet outil est avant tout un bouclier destiné à nos collègues qui risquent demain d’être exposés à des demandes en dehors des limites », expliquait récemment le groupe éthique de Cap’Com, rappelant que certains élus pourraient être tentés d’utiliser la communication publique comme un instrument de manipulation ou de confusion. Dans cette perspective, les éthiquomètres ont vocation à être affichés, partagés, discutés : dans les bureaux, au sein des équipes, et parfois aussi dans les échanges avec les directions générales ou les cabinets des élus. Car l’éthique professionnelle n’est jamais une affaire purement individuelle. Elle construit collectivement une déontologie.

À l’occasion des élections municipales de 2026, période traditionnellement sensible pour les services communication des collectivités, ces outils seront de précieux alliés pour rappeler quelques évidences : la communication publique sert d’abord l’intérêt général, elle repose sur la sincérité de l’information et elle ne peut être instrumentalisée au service d’intérêts particuliers.

Le débat éthique du Forum Cap’Com

Lors du Forum Cap’Com d’Angers en novembre 2025, un « tapis de paroles » consacré à l’éthique de la communication publique a fait le plein avec des communicants territoriaux venus partager leurs expériences et leurs interrogations professionnelles. L’objectif : écouter les témoignages de différents communicants, débattre et échanger pour réfléchir à une solution commune.

Au fil des échanges, une tension est apparue très clairement : celle qui existe entre la neutralité attendue du service public et la loyauté envers les élus. Plusieurs participants ont évoqué les pressions politiques, les relectures orientées ou les demandes de valorisation excessive de l’action publique. Une communicante à la métropole de Nantes pointe un paradoxe particulièrement révélateur : « On a beaucoup d’influence et on ne sait pas l’assumer. » Une autre collègue exprime ses doutes quant à la faisabilité même d’une charte éthique renforcée : « Tant que les productions de communication restent soumises à la validation finale des élus, toute règle déontologique risque de demeurer symbolique, voire inapplicable. » Certains ont parlé de leur contrat non renouvelé ou de leur prise de distance suite à des tensions d’ordre éthique. D’autres ont rappelé que la communication publique ne pouvait pas se réduire à un instrument de promotion politique et devait rester fidèle à l’intérêt général. Tous ont souligné l’importance de disposer de repères communs pour affronter ces situations.

Les discussions ont ainsi convergé vers la nécessité d’outils collectifs – textes, instances de dialogue ou référentiels éthiques – capables d’aider les communicants publics à poser des limites claires et à défendre leur rôle au service des citoyens. Face à ces questions, la majorité des communicants présents se disaient même d’accord avec la mise en place d’outils concrets et avancent que Cap'Com pourrait faire du « plaidoyer ».

Extraits du compte-rendu de ce tapis de paroles, réalisé par Milia Djerada et Débora Pasquio, étudiantes en master 2 de communication publique et politique à l’université Paris-Est Créteil (Upec).

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