Au cœur du quotidien « Le Soir »
Découvrons les coulisses du quotidien belge « Le Soir », une rédaction profondément transformée ces dernières années. L'organisation éditoriale rigoureuse – fondée sur la séparation claire entre production de contenus et décisions d’édition – retient l’attention. Une culture professionnelle dont la communication publique peut tirer des enseignements très concrets.
C'est lors de notre participation au jury des WBCOM' Awards (1) que nous avons visité les locaux du Soir. Ce qui frappe d’abord lorsqu’on entre dans la rédaction du quotidien, ce n’est ni la technologie, ni l’ambiance de production qui traduirait une fébrilité, comme on imagine souvent. Mais c’est plutôt l’organisation de l’espace, la fluidité et l’accessibilité. Le journal a profondément revu son architecture (dans les deux sens) après la crise sanitaire du Covid-19. Pendant deux ans, les équipes ont interrogé leurs méthodes de travail, leurs circuits de décision et leurs priorités éditoriales. Le résultat est une rédaction structurée en pôles thématiques transversaux, qui remplacent les anciennes logiques de services cloisonnés.
Investigation, international, politique, société, économie, culture, sport ou encore planète et mobilité : chaque pôle rassemble des compétences autour d’un sujet, plutôt qu’autour d’un support ou d’un territoire. L’objectif est simple : produire une information cohérente, lisible et hiérarchisée. Ce qu’explique Christophe Berti, directeur éditorial du pôle Soir : « Nous avons voulu casser les silos. Un sujet comme la mobilité ne peut plus être traité séparément selon qu’il concerne le train, la voiture ou le vélo. » Cette logique organisationnelle dépasse la seule presse. Elle résonne directement avec les transformations en cours dans les collectivités, où la transversalité devient une condition de lisibilité de l’action publique.
Contenu et édition : deux métiers, deux responsabilités
L’enseignement le plus marquant de cette visite est la distinction que la rédaction du Soir considère comme fondamentale : produire une information et décider de sa publication sont deux métiers différents. Les journalistes enquêtent, écrivent et documentent. Les éditeurs, eux, au-delà de ce que pouvaient faire des secrétaires de rédaction, décident :
- du moment de publication ;
- du support de diffusion ;
- de la hiérarchie de l’information ;
- de la cohérence éditoriale globale multisupport.
Au Soir, publier est un acte éditorial.
Cette séparation structure toute la chaîne de production. Le directeur éditorial précise : « Nous avons deux expertises : le contenu et l’édition. L’une ne peut pas remplacer l’autre. »
Concrètement, cette organisation permet d’éviter une confusion fréquente : croire que publier consiste simplement à diffuser ce qui est produit. Au Soir, publier est un acte éditorial. Il engage une responsabilité. Dans la rédaction, les éditeurs jouent donc un rôle central depuis quatre ans. Ce sont eux qui construisent la « une », programment les publications et coordonnent les différents supports : site, application, newsletters ou édition papier.
Leur mission consiste à arbitrer en permanence entre plusieurs objectifs : informer rapidement, attirer de nouveaux lecteurs, fidéliser les abonnés tout en préservant l’identité éditoriale du journal. Cette logique d’arbitrage est permanente, car, pour Christophe Berti, « notre travail, ce n’est pas seulement de faire de l’audience immédiate. C’est de décider ce qui mérite d’être publié et quand ».
Sortir de la « dictature de l’audience »
Comme beaucoup de médias, Le Soir a longtemps mesuré sa performance principalement à l’aune du volume de lecteurs. Cette logique a été progressivement remise en cause (« La valeur d’un journal n’est pas dans le pic d’audience. Elle est dans la fidélité des lecteurs »). Aujourd’hui, la priorité n’est plus l’audience brute, mais la relation avec les abonnés. La stratégie éditoriale repose sur un modèle simple appelé AFAA (application, fidélisation, acquisition, audience), qui place l’usage régulier de l’information au-dessus du simple nombre de visites.
La valeur d’un journal n’est pas dans le pic d’audience. Elle est dans la fidélité des lecteurs.
Une évolution qui peut nous inspirer directement, en compublique, car, là aussi, la question centrale n’est plus seulement de toucher un maximum de personnes, mais de construire une relation durable avec les citoyens.
Une mécanique collective très rythmée
Le fonctionnement quotidien de la rédaction du Soir repose sur une cadence précise. Trois moments structurent la journée :
- une réunion éditoriale le matin ;
- un point d’ajustement dans l’après-midi ;
- une conférence de rédaction en fin de journée.
Le bouclage final intervient tard dans la soirée, afin d’intégrer les dernières informations. Cette organisation peut sembler technique, mais elle traduit une réalité simple : l’information est une activité collective qui nécessite coordination et anticipation (et c’est valable dans une direction de communication !).
Autre enseignement majeur : le support papier n’est plus le point de départ de l’information. Il en devient un aboutissement, car l’information est d’abord produite pour les supports numériques. L’édition papier s’adapte ensuite à cette production. Ce renversement de logique illustre une transformation profonde du métier. Pour le directeur rédactionnel, « le web précède. Le papier s’adapte ». Un constat qui pourrait sans doute nous pousser à nous interroger tant nous séparons encore les deux, avec cette colonne vertébrale du magazine papier, souvent adossé à des relectures par le cabinet et les élus.
Les compétences éditoriales et les fiches métiers de la communication publique
Nous aurons l’occasion de traiter plus profondément ce sujet du poids réel du travail d’édition lorsque nous en viendrons aux fiches métiers de la communication publique qui sont actuellement mises à jour par le CNFPT avec l’aide de Cap’Com et qui mettront les compétences éditoriales au centre d’un écosystème impliquant le numérique et le papier.
Une culture professionnelle fondée sur l’indépendance
Au-delà de l’organisation, la rédaction du Soir insiste sur une valeur centrale : l’indépendance. En effet ce journal se définit depuis sa création comme un média non affilié à un parti ou à une organisation religieuse. Cette culture continue de structurer son identité et se traduit notamment par une formalisation explicite des valeurs professionnelles équivalentes à celles qui existent en France. Elles ont été actualisées et réaffirmées dans une charte publiée en 2021 (voir encadré). Ces principes ne relèvent pas d’un discours symbolique. Ils orientent les décisions éditoriales quotidiennes et ils rappellent une évidence souvent oubliée : l’information est un service public au sens démocratique du terme.
Le Faux Soir, une histoire de presse et de résistance
En novembre 1943, en pleine occupation allemande, un groupe de résistants publie une fausse édition du journal Le Soir. Ce numéro clandestin détourne la propagande du journal contrôlé par l’occupant. Distribué à Bruxelles et en Wallonie, il devient un symbole de liberté d’expression. Un film inspiré de cet épisode historique doit sortir en septembre prochain. Réalisé par Michaël Roskam, il retracera cet acte de résistance journalistique.
Les valeurs du Soir (28/09/2021)
Le Soir défend l'information pour le plus grand nombre, comme l'a voulu son créateur Émile Rossel, en rendant la « nouvelle » accessible à tous et en stimulant l'exercice de la citoyenneté. Le Soir est un journal généraliste qui ne s'interdit le suivi rédactionnel d'aucun sujet.
Le Soir tient farouchement à son indépendance face à toute influence extérieure.
Le Soir défend et protège la liberté d'expression et le débat d'idées, dans la limite du champ démocratique.
Le Soir défend la démocratie contre tous les extrémismes.
Le Soir défend les principes de solidarité.
Le Soir défend la force des faits établis par l'investigation, à tous les niveaux, avec rigueur, nuance, honnêteté intellectuelle et respect de la déontologie journalistique.
Ouvert au monde, Le Soir croit au dialogue, à l'écoute de l'autre, dans le respect de la diversité et des droits fondamentaux. Pour cela, Le Soir mise entre autres sur les collaborations extérieures, notamment avec des médias belges et étrangers.
Le Soir croit à la force d'une rédaction, à la nécessaire indépendance de sa rédaction, de son rédacteur en chef et de son éditeur.
(1) Nos collègues communicateurs publics belges francophones organisent annuellement les WBCOM' Awards, un prix dont le jury, cette année à Bruxelles, était composé de :
- Thierry Geerts – CEO de BECI (CCI de Bruxelles) – président ;
- Jeanne Brunfaut – Fédération Wallonie-Bruxelles ;
- Christophe Berti – directeur éditorial du journal Le Soir ;
- Elisa Brevet – Makers Média ;
- Philippe Warzée – PUB (mag d’info des médias) ;
- Gregory Vandenschrick – Régie médias belges ;
- Yves Charmont – délégué général de Cap’Com.
Les travaux se sont déroulés dans les locaux du journal Le Soir, rue Royale, en présence de la présidente de WBCOM’, Gaël Lecomte, et Emmanuel Radoux, vice-président. Rendez-vous à Wavre pour la proclamation du palmarès le 4 juin 2026.