Futurs désirables : la magie des récits territoriaux
Comment parler d’écologie ? Comment créer des récits à la hauteur des enjeux, inspirants et engageants ? Et sans prendre le risque de se perdre et de flirter avec l’instrumentalisation politique ou le narrative washing ? Le récit peut-il éveiller l’imaginaire, créer du désir, ouvrir de nouveaux horizons d’action ? Ce sont les questions auxquelles les intervenants de cette conférence au Forum d’Angers se sont proposé de répondre en novembre dernier. C’est avec leurs mots – d’abord narratifs puis analytiques – que les étudiants observateurs nous replongent dans ce Grand angle.
Éva Potier, Océane Launay et Aicha Houssein Omar sont étudiantes à l’université Rennes 2 en master 2 communication publique et politique, parcours communication, animation et innovation des territoires. Invitées à participer au Forum d'Angers, inspirées par le titre du Forum « Récits à l'œuvre », ils ont pris la plume pour rédiger leur « analyse narrative » de la conférence « Les récits pour sublimer les transitions dans les territoires ».
Le récit dans le récit
La 37e édition du Forum Cap’Com s’ouvrit dans la ville d’Angers, sous un ciel clair et froid. Le centre des congrès bruissait de voix pressées, d’échos et de murmures enthousiastes. Un thème embaumait le congrès : « Quel récit pour nos territoires en transition ? » Mais au milieu de toutes ces conférences, une d'entre elles attira notre attention : les récits capables de sublimer les transitions dans les territoires.
Le Grand angle était piloté par Xavier de Fouchécour, cofondateur de l’agence Bastille et membre du Copil de Cap’Com. Il s’est entouré de Valérie Martin, cheffe du service mobilisation citoyenne et médias de l’Ademe, l’agence de la transition écologique, Marie Henneron, directrice de Rev3, de la ville de Fourmies, et Nicolas Escach, maire adjoint de la ville de Caen à la Ville durable et à la Transition écologique, et directeur du campus de Caen de Sciences Po Rennes. Tous trois, à leur échelle, ont développé leur récit au regard de leurs projets : de la vision experte de l'Ademe à la feuille de route « Caen en transition » et au récit pluriel de la petite ville de Fourmies dans le Nord, investie dans le programme Rev3 des Hauts-de-France pour une région plus durable et plus solidaire.
Valérie Martin, de l’Ademe, démarra la conférence en expliquant que les discours traditionnels avaient perdu leur capacité à mobiliser et démontra à quel point les territoires avaient besoin de récits. Pas seulement pour relater des faits, mais pour construire des futurs désirables, motivant les citoyens à agir. Marie Henneron conta comment Fourmies transformait la troisième révolution industrielle en récits collectifs, où les habitants participaient à l’écriture de leur propre ville. À Caen, enfin, Nicolas Escach démontra que les quartiers en transition n’étaient pas simplement des projets urbanistiques, mais bel et bien des lieux où chacun partageait sa participation. Chaque atelier, chaque rencontre construisait un imaginaire collectif.
Dans la salle, les échanges allaient au-delà des simples chiffres et présentations. Cartes, croquis et bandes dessinées montraient que la narration ne pouvait plus être monolithique. Elle devait naître de la collaboration des habitants, des élus, des communicants et des artistes, et évoluer avec le temps. Valérie Martin présenta la cartographie des récits de l’Ademe, transformée en ateliers et échanges concrets. Les habitants de Fourmies, eux, transformaient le quotidien en gestes symboliques pour la ville, chaque histoire personnelle s’imbriquant dans une trame collective. À Caen, des ateliers similaires ont eu lieu pour élaborer un futur commun. La communication publique apparaissait alors comme un processus vivant, continu et inclusif. L’exemple de la Presqu’île de Caen illustrait cet urbanisme réversible, pensé jusqu’en 2100 à travers une narration évoluant avec les habitants. Les récits, incluant le vivant non humain et les générations futures, se transformaient en catalyseurs d’engagement et de transformation territoriale.
Alors que la conférence se terminait, le froid de novembre piquait encore les visages. Les récits, eux, continuaient de circuler, esquissant déjà d’autres manières de penser et d’agir.
Rendre le futur désirable quand on nous l’annonce catastrophique
C'est le défi posé par cette conférence : face à l'éco-anxiété et à la dissonance entre conscience et action, la communication publique doit opérer une mue : passer des chiffres froids à la puissance mobilisatrice des récits.
Il est temps de redonner de la noblesse aux mots. Comme le souligne justement Valérie Martin, il ne faut pas confondre le storytelling, technique de vente marketing, avec le véritable récit. Le problème actuel, c'est l'absence d'un imaginaire alternatif crédible face à un modèle consumériste à bout de souffle mais culturellement dominant.
Nous avons trop longtemps parlé en technocrates. Pour embarquer les citoyens, la transition ne doit plus être une contrainte technique subie mais une trajectoire culturelle désirée, qui redonne du sens et un cap clair.
L'exemple de Fourmies est frappant de courage. Dans ce territoire post-industriel, la ville a fait le pari de ne pas tout contrôler, une posture rare en communication publique. Marie Henneron explique comment ils ont laissé la plume aux habitants, notamment via des « récits autonomes » où des jeunes ont imaginé leur ville en 2050 sans censure municipale.
Accepter que le récit nous échappe, qu'il soit une « matière vivante » que l'on ne cherche pas à encadrer à tout prix. C'est là que réside la véritable confiance. C’est en laissant les habitants raconter leur propre métamorphose qu’on évite l’écueil du discours moralisateur, souvent perçu comme excluant ou « bobo ».
Peut-on rendre un « non-projet » sexy ? C’est le tour de force réussi par Nicolas Escach à Caen. Face à la montée des eaux, la ville a renoncé à bétonner la Presqu'île. Au lieu de cacher ce recul, ils en ont fait un récit puissant de « mise sur pause » et d'adaptation.
En passant d’une action pour les publics à une action par les publics, la communication change de nature. Elle devient cartographie sensible, révélant les attachements réels des gens à leur quartier plutôt que d'imposer une vision hors-sol.
Pour nous, les futures communicantes, la leçon est claire, « il faut descendre de notre tour de contrôle ». Notre rôle n'est plus de fabriquer une vitrine parfaite, mais de tisser des liens, d'accepter l'imperfection et de co-construire une histoire où chaque habitant se sent enfin acteur.