La jungle des acronymes : quand le service public se comprend mais ne communique plus
Il y a des jours où l'on se demande si le service public ne s'est pas inventé sa propre langue… Vous savez, cette langue faite de majuscules et d'abréviations : les fameux sigles et acronymes. Pour qui n'en maîtrise pas le code, cela ressemble beaucoup à un message chiffré.
Par Reynald Tuillet, responsable communication de la ville d'Arâches-la-Frasse.
Des sigles tels que EPCI, PLUI, DSP, DETR et FNADT peuplent nos délibérations, nos rapports, nos sites internet et nos publications institutionnelles. Pour les professionnels des collectivités et des services de l’État, ces sigles et autres acronymes sont devenus aussi naturels que le bonjour du matin. Pour preuve, et depuis longtemps déjà, beaucoup d’intercommunalités sont friandes de l’usage de sigles et acronymes (quelquefois alambiqués, soyons francs) pour se dénommer. Cependant, pour l'usager qui reçoit un courrier du SMADESEP évoquant une procédure relevant du PCAET en lien avec le SRADDET, c'est une autre histoire…
L’anecdote qui fait réfléchir
Lors de notre présentation des services municipaux auprès des nouveaux élus, plusieurs collègues (dont je ne citerai pas les noms par respect pour leurs indéniables qualités professionnelles) ont enchaîné les présentations en parsemant naturellement (et par pur réflexe) leurs propos de sigles et acronymes qu'eux seuls semblaient maîtriser : CGCT, GIP, MAPA, MOP, DOB, CLECT, AP/CP, CFU, FEDER, FCTVA, PPI, PLU, OAP, PPRNP, CU, AFU, PADD, STECAL, DIA, SCOT, DICRIM, PCS, PMS, APA, PEDT, EPI, ERP, CNRACL, IFSE, CIA, RIFSEEP, NBI, IAT, CST, DSP, OPAH, PAV, SPA, SPIC, SPANC... J’en passe et des meilleurs. Certains élus, pourtant motivés et attentifs, hochaient poliment la tête. Cependant, dans leurs yeux, je lisais cette même question muette : « Mais de quoi parle-t-on ? »
Le problème n'est pas anodin. La multiplication des sigles et acronymes dans la sphère publique n'est pas qu'une question de style. À mon sens, elle crée une barrière réelle, renforce le sentiment que l'administration est compliquée et que, finalement, ce n'est pas vraiment fait pour les citoyens. Or, la légitimité du service public repose précisément sur sa capacité à être compris, à rendre compte et à associer.
Cette présentation m'a rappelé une vérité simple : l'expertise métier ne se traduit pas spontanément en clarté pédagogique. Chaque service développe ses propres raccourcis langagiers, parfaitement fonctionnels en interne, mais totalement hermétiques dès qu'ils franchissent la porte du bureau (ou de l’hôtel de ville ou de l’EPCI).
Bonjour, je suis traducteur d’acronymes
Notre mission de communicant public ne se limite pas à diffuser des messages, elle consiste aussi à les rendre accessibles : nous sommes émetteurs ET traducteurs. Être communicant dans une collectivité, c'est faire le pont entre le langage technique de l'institution et la réalité concrète des habitants. C'est reformuler, vulgariser et contextualiser.
Par exemple :
- relire les documents et textes destinés au grand public avec un œil extérieur, celui de quelqu'un qui ne connaît pas le jargon ;
- développer systématiquement tout sigle ou acronyme à sa première occurrence dans un document ou une publication, voire l’expliquer en astérisque ;
- sensibiliser en interne au langage clair (si vous avez lu un peu plus haut, ce qui me reste à faire) ;
- se créer des glossaires accessibles…
La clarté du langage public n'est pas la responsabilité du seul service communication. Elle est l'affaire de tous les agents, à tous les échelons. Cependant, le communicant a un rôle moteur pour insuffler cette culture de l'accessibilité, former ses collègues et rappeler que parler clairement, c'est entretenir ses bonnes relations avec le citoyen.
La prochaine fois que vous rédigez une note, un post Facebook ou un panneau d'information, posez-vous cette question simple : « Est-ce qu'un habitant qui ne travaille pas dans la fonction publique comprendra ce que j'écris ? » Si la réponse n’est pas certaine pour vous, alors le travail n'est peut-être pas tout à fait terminé.
Illustration générée sur ChatGPT Image 2.