Pages de com : « Ces gens-là » par Lumir Lapray
Quand une activiste écolo retourne vivre dans sa campagne natale, dans l’Ain, et raconte les mutations et les peurs à l’œuvre. Cela donne un portrait sans concession, mais sans mépris, de cette France prête à basculer vers l’extrême droite. Une invitation à comprendre avant d’agir.
Elle est revenue là où tout a commencé. Dans l’Ain de son enfance, à quelques kilomètres de Lyon, dans cette campagne devenue périurbaine, grignotée par les zones commerciales, les entrepôts logistiques et les lotissements sans âme. Lumir Lapray, jeune activiste écologiste formée à Sciences Po, a choisi de revenir habiter là, pendant le Covid. Son monde a changé et elle en tient une chronique lucide et documentée dans « Ces gens-là ».
Lumir Lapray parle d’abord de celles et ceux qu’elle aime : copines d’enfance, mamans, voisines et voisins. Elle saisit, pour y avoir grandi, les rapports entre les gens du cru : ici, on demande d’où tu es avant de te demander ce que tu fais. Elle relate leurs vies dans les détails du quotidien : le bip-bip qui rythme le travail dans l’entrepôt, les galères de bagnole, les maladies cachées, les tatouages, le verre de trop au café PMU de Mimi, la fierté du travail, la dignité préservée. Son écriture est alerte et précise, jamais condescendante.
Elle raconte cette France rurale et pavillonnaire, celle des barbecues et du motocross, dépendante de la voiture, étranglée par les crédits, désertée par les services publics, avec « l’impression de bosser pour ne pas s’en sortir ». Elle décrit les nouvelles formes d’aliénation au travail : les boîtes d’intérim intégrées aux entrepôts logistiques, un travail aux cadences infernales pour une main-d’œuvre réputée docile car peu syndiquée. Elle rappelle les chiffres de l’injustice sociale : « Si la productivité des travailleurs a été multipliée par cinq entre 1950 et aujourd’hui, le Smic, lui, ne l’a été que par 2,5… et les dividendes, par 515. »
À hauteur de vie
Écrit à hauteur de vie, mais également largement documenté, le livre explore le malaise politique et social, ce sentiment d’être pris en sandwich : « Au-dessus les gros, au-dessous les assistés… » et, au milieu, ceux qui travaillent, paient, doutent. La peur du déclassement nourrit la recherche de boucs émissaires. Dans ce contexte, le RN est perçu comme « le parti des gens bien, qui bossent, qui se sortent les doigts… ». La parole raciste se banalise. Le nous contre eux s’impose comme une évidence. Lumir Lapray ne nie rien et avance sur un fil, car elle refuse le cliché des ruraux fachos, au risque d’être accusée de complaisance. « Les pauvres ne sont ni des héros ni des martyrs, souffrir ne fait pas de vous quelqu’un d’extraordinaire ou d’empathique », rétorque-t-elle.
Son propos est de renouer le dialogue avec « ces gens-là » : comment retisser un lien entre une gauche urbaine diplômée et ces classes populaires périurbaines qui se sentent abandonnées ? Comment faire en sorte que l’écologie ne soit pas perçue comme punitive par des personnes qui ne peuvent pas s’acheter une voiture électrique ? Elle rêve de construire, dans les campagnes, « une nouvelle force de gauche populaire ». À condition d’accepter le dialogue et la confrontation : « Même si ces conversations engendrent des tensions et de l’inconfort, elles demeurent absolument nécessaires », car « on ne peut gouverner le peuple contre lui-même ». La position fait débat au sein de la gauche, certains l’accusant de complaisance avec le RN. Lumir Lapray anticipe la critique : « Humilier les gens, leur hurler à la tronche qu’ils ont tort, qu’ils sont mauvais ou débiles, qu’ils n’ont rien compris, ne fait pas gagner. »
« Ces gens-là »
Plongée dans cette France qui pourrait tout faire basculer
Lumir Lapray
Payot
Septembre 2025
224 pages