Pages de com : « La France des mille lieux » par Damien Deville, Cassandre Lepicard, Perrin Remonté et Julianne Sedan
« On s'est connu, on s'est reconnu, on s'est perdu de vue, on s'est r'perdu d'vue... » Si la voix de Jeanne Moreau résonne encore dans nos têtes, ce « tourbillon de la vie » dont elle chantait les vertiges ressemble aujourd’hui à celui de la mondialisation. Un tourbillon qui nous a peu à peu éloignés de l'essentiel : notre rapport sensible au sol et à nos territoires.
Nous vivons tous la même vie, ou presque, mais dans des lieux différents. L’homme moderne, pris dans le rythme effréné du numérique, s’est déconnecté des cycles de la nature et des opportunités offertes par son cadre de vie naturel. Nous habitons des lieux que nous ne connaissons plus.
Sortir de l’uniformité pour réparer le lien
L’atlas La France des mille lieux sonne dès les premières pages tel un manifeste pour « raviver le souffle du sentiment géographique », selon les mots de Perrin Remonté. À l’heure où les nouvelles générations cherchent éperdument un sens à leur existence, cette reconnexion à l’identité profonde des territoires apparaît comme une réponse possible.
La géographie culturelle nous rappelle une vérité fondamentale : « Un territoire est le produit de son historicité. » L’être se révèle en créant son milieu. En modifiant nos paysages, nous nous modifions nous-mêmes : mais attention, uniformité et précarité sont les deux temps d’un même processus. Des bassins miniers de Saint-Étienne ou du Nord, victimes d’une industrie qui n’a pas résisté au temps, aux côtes bretonnes asphyxiées par la surspécialisation de l’élevage et ses algues vertes, nos territoires portent les stigmates d’une perte de relation équilibrée avec le vivant.
De la donnée brute au récit sensible
Mais alors, comment « habiter autrement » ? Comment projeter de nouvelles manières de faire vivre la terre ?
Fruit d’une collaboration étroite entre scientifiques-cartographes et graphistes, cet ouvrage de 80 cartes transforme la donnée technique en un voyage onirique. Il s’agit d’une véritable leçon de communication publique : pour que la donnée soit fertile, elle doit être mise en récit. Elle doit passer du « brut » au « sensible » pour devenir accessible et inspirante. La donnée doit parler d'elle, parler aux habitants, car le territoire c'est avant tout l'intime.
Prouesse de réalisation, les coauteurs font transparaître notre ambivalence face à notre territoire : on aime mais on a parfois le sentiment de le trahir. Ce tiraillement, je le connais bien, et cet ouvrage a permis de mettre des mots sur ce que je ressens face à ma Loire natale : je sais pourquoi j’ai quitté cette vie, mais plus je grandis (pour ne pas dire que je vieillis), plus mes racines me rappellent. Comme le souligne Damien Deville, « on appartient à un lieu parce qu’il grandit en nous au quotidien ».
Pour les communicants publics cet atlas est une invitation à repenser les imaginaires territoriaux : il ne s’agit plus seulement de « vendre » une attractivité froide mais de prendre soin des liens, de comprendre les histoires entrelacées pour mieux dessiner l’avenir. De cette manière, chaque chapitre de l’atlas se clôt sur une carte de projection.
C'est en comprenant d'où nous venons et la fragilité de ce que nous habitons que nous retrouverons la capacité de faire parler les lieux et d'en inventer le futur.
La France des mille lieux
Damien Deville, Cassandre Lepicard, Perrin Remonté et Julianne Sedan
Éditions Ulmer
2025
192 pages