Pages de com : « La France vue du sol » par Jean-Laurent Cassely
Quoi de plus banal – et désagréable – qu’un mégot jeté dans l’espace public ? Pour autant, sous l’œil de Jean-Laurent Cassely, ce modeste objet du quotidien s’avère un révélateur des mutations urbaines et sociales en cours.
Regarder la France à hauteur de trottoir… pour mieux lever les yeux ! C’est le pari de l’étude « La France vue du sol » conduite par Jean-Laurent Cassely et publiée par l’Institut Terram. À partir d’un déchet minuscule, omniprésent et généralement invisibilisé – le mégot de cigarette –, l’auteur propose une lecture fine et incarnée de la France contemporaine. Une France observée dans ses usages concrets, ses rythmes et ses contradictions.
L’originalité du travail tient d’abord à son cadre théorique. Fin observateur des modes de vie et auteur de La France sous nos yeux (Seuil, 2021), avec Jérôme Fourquet, Jean-Laurent Cassely s’inscrit dans le sillage de la « géographie de la France habitée », popularisée par le géographe Jacques Lévy. Une approche qui ne s’intéresse pas seulement aux lieux de résidence, mais aux présences effectives, aux mobilités quotidiennes, aux temps de travail, de loisir, d’attente ou de fête. Le mégot devient alors un indicateur : il naît presque toujours hors du domicile et accompagne les corps en mouvement. Là où il y a du monde, il y a des mégots.
L’enquête repose sur un travail de terrain mené dans trois villes aux profils différents : Grenoble, métropole dense et laboratoire des politiques urbaines, Ambérieu-en-Bugey, petite ville à taille humaine, ancrée dans un environnement rural, et Banyuls-sur-Mer, station balnéaire soumise à une forte pression touristique saisonnière. Trois échelles, trois fonctions, mais un même constat : la géographie des mégots épouse celle des usages.
L’étude met ainsi en lumière un paradoxe de plus en plus présent dans les territoires. Les lieux les plus appréciés – centres piétonnisés, quais réaménagés, fronts de mer, terrasses animées – sont aussi ceux qui paraissent les plus sales. Non par abandon, mais par surinvestissement. Les politiques d’apaisement, de végétalisation et de convivialité rendent l’espace public plus attractif, donc plus fréquenté et par conséquent plus exposé à la pollution. Le succès même de l’aménagement crée une tension nouvelle pour les collectivités. Comme en témoigne dans l’étude Sébastien Clerbaux, responsable de la propreté de Banyuls-sur-Mer : « Avec les espaces et les rues piétonnisés en centre-ville, les cheminements piétons en bord de mer, les jardinières, l’espace public dont on a la charge est de plus en plus grand. Il y a plus d’espaces de détente, plus d’espaces de consommation. »
Le sale appelle le sale
Au passage, Jean-Laurent Cassely déconstruit quelques idées reçues. Non, les fumeurs ne sont pas tous des pollueurs. Tous ne jettent pas leurs mégots. Et surtout, il est faux d’associer mécaniquement tabagisme, milieux populaires et saleté. L’étude bat en brèche cette stigmatisation sociale. Le « mauvais geste » dépend avant tout des contextes : attente, stress, relâchement festif, effet de groupe, manque d’équipement visible. Une minorité suffit pourtant à dégrader durablement un lieu et à enclencher un cercle vicieux où « le sale appelle le sale ».
L’intérêt de l’étude ne tient pas seulement dans son constat, mais dans l’éveil à la réflexion qu’elle suscite, notamment pour les élus locaux et les cadres de collectivité. Comment aménager des espaces publics plus ouverts et conviviaux sans en perdre la maîtrise ? Comment accompagner l’essor des terrasses et des usages festifs ? Quelles politiques de prévention, de médiation et de nettoyage ajuster ou inventer ? En creux, la propreté apparaît comme un enjeu politique majeur, souvent sous-estimé : un révélateur du lien civique, du rapport au commun et de la capacité des territoires à faire société, à hauteur de trottoir.
« La France vue du sol. Quand la géographie des mégots révèle les mutations des territoires »
Jean-Laurent Cassely
Institut Terram
Janvier 2026
44 pages