Communiquer la laïcité : une règle pour tous, tous pour une règle
La laïcité s’invite dans le quotidien des communicants publics, souvent là où on ne l’attend pas : une procession traditionnelle, une demande d’usager, une image publiée sur les réseaux sociaux. Derrière ces situations concrètes, une même exigence s’impose : traduire la règle commune sans céder aux opinions personnelles. Guillaume Agullo, formateur et référent laïcité d'un département, nous propose des clés pour y parvenir et un quiz prêt à l'emploi pour faire le point avec les agents en interne.
Pour Guillaume Agullo, déontologue et référent laïcité du département de Haute-Garonne, la communication publique joue un rôle clé pour faire comprendre, expliquer et faire vivre ce principe républicain dans l’action quotidienne des collectivités. Il est intervenu en clôture des Rencontres nationales de la communication interne, le 3 avril 2026, sur le thème « Déontologie et laïcité : comment garder le cap sur un sujet sensible en période de tensions ? »
Point commun : En quoi les communicants publics peuvent être confrontés à des sujets relevant de la laïcité ?
Guillaume Agullo : Parce que nous sommes – vous êtes – des agents publics et la Constitution dit que la République est laïque. Alors, qu’est-ce qui s’applique ? Le premier texte à connaître, c’est le Code général de la fonction publique, notamment l’article L. 121-2, explicite sur plusieurs points :
- l’obligation de neutralité,
- la formation au principe de laïcité,
- l’exercice des missions dans le respect de ce principe.
Trois lignes très denses qu’il faut comprendre, et c’est le boulot des communicants internes de nous y aider. Les communicants publics portent la parole publique locale. À ce titre, ils ne parlent pas seulement au nom d’un service ou d’une collectivité : ils incarnent une responsabilité institutionnelle.
Nous sommes la République dans l’exercice de nos fonctions.
Prenons par exemple la première phrase de l’article 1 de la Constitution : « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. » Ce qui est laïque, c’est la République, c’est-à-dire l’organisation commune, l’organisation collective, et les personnes qui l’incarnent : les agents publics. Tout le reste en découle.
Point commun : En quoi peut-il y avoir débat ? La parole publique, surtout en externe, est plus que la parole de la collectivité, c’est aussi celle d’un exécutif composé d’élus.
Guillaume Agullo : Prenons deux maires : Michaël Delafosse, PS, Montpellier, et Louis Aliot, Rassemblement national, Perpignan. En tant que personnalités politiques, quand ils parlent de laïcité, ils ne parlent pas de la même chose. Ils n’ont pas la même idée ni la même conception de la « valeur laïcité ». Mais tous deux sont présidents de conseils municipaux. Dans l’exercice de leur mission, ils sont tenus, quoi qu’ils en pensent, de faire respecter de la même manière le même principe. La laïcité ne relève pas de l’idéologie propre à chacun.
La laïcité ne relève pas de l’idéologie personnelle. Elle relève de l’obligation professionnelle.
La difficulté pour un communicant, c’est que notre objectif est de porter la parole de la collectivité. Où placer la barrière entre la communication politique, la vision idéologique d’une collectivité, et la parole qui relève de l’obligation de suivre le principe de laïcité ?
Point commun : Il s’agit là presque d’une question éthique. Parlons d’une procession. Et si des élus décident, au nom de la tradition, de la culture, de l’élan populaire et du tourisme, d’y participer et d’en faire la promotion ? Où sont les limites ?
Guillaume Agullo : Vous avez déjà donné la réponse. S’ils subventionnent, que ce soit en argent ou en mettant à disposition des moyens publics, notamment la communication, c’est une subvention du culte. C’est le juge du tribunal administratif qui tranchera. Pour être clair, à Perpignan, il y a eu ces dix derniers jours la procession de la Sanch. C’est impressionnant à voir, avec ces grands chapeaux pointus. La procession de la Sanch est connue de manière immémoriale. Le juge validera sans problème qu’il y a là une tradition. La tradition est précise : un pèlerinage qui part du point A et arrive au point B, toujours sur la même période. Il peut y avoir une communication sur le fait traditionnel, que cela participe d’un patrimoine immatériel.
Point commun : Cela devient un commun, qui appartient à tous ?
Guillaume Agullo : Oui. Cette procession, si elle a à l’origine un caractère religieux, n’est pas exclusivement réservée ou organisée pour des personnes qui s’y reconnaîtraient. On voit que la laïcité se discute souvent à partir de situations particulières.
Point commun : De quel arsenal bénéficions-nous, nous, communicants publics, pour départager ce sur quoi on peut communiquer ? Quels sont les bons réflexes pour rester dans notre rôle et une laïcité républicaine ?
Guillaume Agullo : Première chose, il faut réfléchir, autant que possible, en équipe. On est toujours plus intelligents à plusieurs que tout seul. Ensuite, adopter une grille mentale simple. La laïcité, dans l’action publique, c’est empêcher qu’une règle particulière, notamment religieuse, s’impose au-dessus de la règle commune. Ce schéma mental fonctionne dans la plupart des situations. La bonne question à se poser est toujours la même : suis-je en train de permettre à une règle particulière de s’imposer à tous ?
La bonne question à se poser est toujours la même : suis-je en train de permettre à une règle particulière de s’imposer au-dessus de la règle commune ?
Si la réponse est oui, il y a un problème. Si la réponse est non, la communication peut généralement être envisagée dans le respect du cadre juridique. Cette approche permet d’éviter les réactions improvisées ou guidées par des opinions personnelles. Elle replace la décision dans un cadre professionnel.
Trois réflexes pour les communicants publics
- Se référer à la règle commune. Toujours vérifier si une demande ou une pratique introduit une règle particulière qui s’imposerait à tous.
- Travailler en équipe. Les décisions sont plus solides lorsqu’elles sont discutées collectivement.
- Identifier précisément les situations. Distinguer la laïcité, la discrimination ou la liberté d’expression permet d’apporter une réponse adaptée.
Point commun : L’action publique, et notre communication, sont régulièrement testées. On le mesure lorsque l’on va faire des photos ou publier des images, lorsque l'on va à la rencontre des habitants… Et un certain nombre de choses vont être déterminées par le fait d’être ou non dans un espace public. La laïcité s’applique-t-elle aussi dans l’entreprise, dans un espace « privé » ?
Guillaume Agullo : Alors, là vous êtes sur une vraie question qui passionne les juristes. Le terrain de camping, est-ce que c’est un espace privé ou un espace public ? En fait, on a des réponses pour ça. La laïcité et le fait qu’il y ait une règle commune : c’est l’espace public. Dans l’espace privé, là, par contre, il n’y a plus de règle commune, on est bien d’accord. Et donc, en réalité, on entend en creux dans ce que vous dites : qu’est-ce qu’un espace public ? De fait, chacun détermine sa propre définition de ce qu’est l’espace public, l’espace privé. Et ça, c’est le principal ennemi pour la compréhension de la laïcité, c’est le fameux « pour moi ». Pour moi, c’est ça, et pour moi, ce n’est pas ça. Vous voyez que la difficulté, c’est qu’il faut arriver en permanence à sortir du « pour moi », particulièrement quand on est un agent public. J’ai coutume de dire à mes collègues en formation : quand on est agent public, le « pour moi », ça n’existe pas. Sur ce domaine ou sur d’autres. Ce que c’est pour vous, c’est certainement très intéressant, mais en fait, on s’en fiche. Il y a une règle : on doit s’y référer.
Cette distinction entre espace public et privé est essentielle pour éviter les confusions et les débats inutiles.
L’espace public, c’est quoi ? C’est d’abord les rues, les cheminements, les parcs, etc., qui sont ouverts au public et qui permettent la déambulation de tous. C’est également tous les bâtiments publics. Maintenant, prenons l’exemple d’un centre commercial, est-ce que c’est un espace public ? Chaque entreprise, chaque enseigne, va avoir ses règles particulières de fonctionnement. Si ça ne vous convient pas, vous allez faire vos courses ailleurs. Par contre, si vous devez aller dans un hôpital, ou à la mairie pour faire un acte d’état civil ou déposer un dossier de permis de construire, vous n’avez pas le choix. Vous voyez la différence ?
Point commun : Oui, mais le diable est dans les détails. Et les circulations ? On doit bien les utiliser, même entre les magasins ?
Guillaume Agullo : Eh bien là, pareil, on va regarder ce que nous dit le juge, et là-dessus il est explicite : c’est un lieu destiné à la circulation de tous. Donc, les magasins qui sont dans le centre commercial sont soumis à la propre réglementation de chaque magasin ou structure. Par contre, les espaces communs de circulation seront considérés comme de l’espace public.
Point commun : Que peut-on faire, de façon plus active, pour renforcer la République sur cette base laïque ?
Guillaume Agullo : Ces règles sont de plus en plus questionnées, testées, battues en brèche, même. La raison en est très simple : nous sommes entrés globalement dans une société où ce qui compte, c’est d’abord mon avis personnel, le fameux « pour moi ». Et donc, face à l’intérêt commun, ce qui prime de plus en plus aujourd’hui, c’est ce que moi je pense : ma vision personnelle des choses plutôt que la règle commune.
Point commun : Comment peut-on faire ?
Guillaume Agullo : Effectivement, là, les communicants publics – qu’ils soient externes, ou évidemment internes – ont un rôle fondamental. L’objectif, c’est de nous aider – nous les référents laïcité, les intervenants – à concevoir des communications qui soient efficaces et qui s’adressent à tout le monde. L’erreur qu’on a faite pendant très longtemps, c’est de s’adresser sur ces questions-là à quelques publics segmentés parce qu’on pensait que c’était eux qu’il fallait toucher. En réalité, tout le monde est concerné. Les agents le sont, et je leur dis souvent : « Ne croyez pas que, parce que vous n’êtes pas en contact avec le public, vous êtes dégagés de ces sujets. » Il faut en parler dans les publications de communication interne ; sur les intranets, avec des questions d’autopositionnement, d’autoquestionnement, de petits quiz. On retravaille par exemple deux ou trois cas qui sont arrivés réellement dans la collectivité – évidemment on anonymise –, et on fait réfléchir sur ces cas du réel : « Comment vous auriez répondu ? »
Le deuxième point, c’est, au-delà de susciter l’intérêt – parfois un peu limité –, de diffuser. Avoir un plan cohérent de diffusion partout dans la collectivité concernée, sur un principe de base, qui doit ensuite être décliné pour des cas et des situations susceptibles de se poser dans tel type de métier.
Un quiz laïcité prêt à l'emploi pour vos publics internes
Guillaume Agullo propose aux communicants du réseau un quiz laïcité à télécharger. Vingt questions – et leurs réponses – conçues et rédigées pour être utilisées sur les réseaux intranet des collectivités. Pour chaque question, l'agent choisit OUI ou NON : un clic suffit pour faire apparaître la réponse développée.
« Vingt questions, ça permet aussi de l'organiser dans une sorte de concours lors d'une animation, avec des collègues seuls ou par équipes (et goodies à la clé !). L'intérêt est alors de voir les réactions des uns et des autres quand, sur la même question, on se rend compte visuellement et immédiatement que des collègues ont des réponses différentes à ce qui est “pour nous” si évident… »
Point commun : Et par rapport au grand public ?
Guillaume Agullo : Il faut que l’on arrête les grands-messes, elles ne servent à rien. Parce qu’en réalité, de plus en plus, à force de parler de la laïcité sans qu’on explique ce que c’est, on est en train d’en faire un totem. Et un totem – ou une icône, c’est pareil –, c’est un machin dont tout le monde a entendu parler, devant lequel tout le monde s’incline pieusement, mais personne ne sait ce que c’est.
La laïcité ne se décrète pas. Elle s’apprend, se comprend et se pratique.
La laïcité, ce n’est pas que le 9 décembre. La laïcité, c’est tous les jours. Parce que « la laïcité, ça permet ». La laïcité, ce n’est pas punitif, c’est une ouverture. Elle se fonde sur un principe qui est très simple, qui peut servir aussi en communication : « Ou tout le monde compte, ou alors personne ne compte. »
Références utiles
Textes juridiques
- Déclaration des droits de l’homme et du citoyen – article 10
- Constitution française – article 1er
- Code général de la fonction publique – article L. 121-2
- Loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Églises et de l’État
- Code de procédure pénale – article 40
Ressources
- Le/la référent(e) laïcité de la collectivité
- La Laïcité en 30 questions, Benoît Drouot, Isabelle de Mecquenem et Ianis Roder, La Documentation française
- Observatoire de la laïcité – guides pratiques