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De l’offre économique aux capabilités territoriales : l'évolution des facteurs d'attractivité

Publié le : 18 février 2026 à 20:44
Dernière mise à jour : 19 février 2026 à 16:46
Par Anne Revol

« Nous sommes passés d'une attractivité productiviste à une attractivité qualitative et capacitaire. » En ouverture des dernières Rencontres du marketing et de l'identité des territoires, Lise Bourdeau-Lepage, professeure de géographie à l’université Jean-Moulin Lyon III, a présenté les principaux enseignements de son étude publiée en 2025 avec le CNER – Fédération des agences d’attractivité, d’innovation et de développement – qui revient sur 10 années d’évolution des leviers et facteurs de l’attractivité.

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Un point de vue sur l'évolution des facteurs d'attractivité étayé par une étude en trois temps

L’étude sur l'évolution des facteurs d'attractivité du CNER a été menée en trois temps, a expliqué Mathieu Dejouy, délégué général du CNER, en ouverture des Rencontres du marketing et de l'identité des territoires à Lyon le 5 février 2026 : des entretiens approfondis avec les agences d’attractivité de 13 territoires entre octobre 2024 et janvier 2025, avec une représentativité des échelons territoriaux et de la diversité des missions des agents interrogés, un atelier collaboratif au Forum Dev&Co à Dunkerque en novembre 2024 avec 50 professionnels autour d'un jeu de 39 cartes conçu pour l’occasion, et un questionnaire en ligne auprès d’une trentaine de territoires dépendants avec l’identification de 10 nouveaux facteurs d’attractivité pour l’entreprise, les talents et les médecins.
Cette étude accessible en ligne a été copilotée par Cindy Emond, responsable des études, publications et contenu éditorial au CNER, et Lise Bourdeau-Lepage, professeure de géographie à l’université Jean-Moulin Lyon III, qui est venue en faire une analyse devant les professionnels du marketing. Retour sur les principaux points de son intervention.

« Un territoire n’est pas attractif en soi. Il l’est par rapport à d’autres territoires et pour un objet donné », rappelle Lise Bourdeau-Lepage en introduction. Ainsi, les facteurs d’attractivité varient selon :

  • le type de projet : un territoire A peut être attractif pour un projet, un territoire B non. Par contre, sur un autre projet, ça sera le B ;
  • le type d’acteur : attirer une famille, un médecin, une usine ou un siège tertiaire, ne repose pas du tout sur les mêmes facteurs ;
  • l’horizon temporel : les arbitrages ne sont pas les mêmes si le projet est à court terme ou à long terme.

Pour elle, l’attractivité peut donc se définir comme « la capacité d’un territoire à offrir aux agents économiques, que ce soit des ménages, des entreprises ou des institutions, les éléments qui les décident à se localiser en son sein plutôt que sur un autre territoire et surtout à y atteindre, tout en respectant l’environnement, un niveau de bien-être ou de profil satisfaisant les décidants à y rester. » (1)

Attirer et retenir dans la durée

Une définition que la professeure synthèse en trois notions qui font écho au « faire venir » et « faire rester » énoncés par Marc Thébault autour des changements de paradigme du marketing territorial :

  • attirer : capacité d’un territoire à être choisi par les ménages, les talents, etc. ;
  • retenir : capacité à stabiliser la présence sur le territoire à travers la qualité de vie, les trajectoires, la présence de services ;
  • durer : capacité à s’adapter (aux changements environnementaux, aux risques, etc.) pour maintenir le niveau.

« Retenir et durer pèsent beaucoup plus lourd aujourd’hui, car les mobilités entre territoires sont très fortes et les contraintes beaucoup plus visibles. »

4 moteurs de l'évolution de l'attractivité

L’attractivité se joue en effet aujourd’hui dans un contexte beaucoup plus contraint et beaucoup plus concurrentiel. Les questions liées aux ressources (énergie, eau, foncier), au logement, aux compétences, à la montée des aléas climatiques, sont plus contraignantes. Les projets sont plus complexes et plus exposés avec un facteur temps qui pèse davantage dans la balance. La compétition entre territoires est renforcée avec un avantage pour ceux qui ont la capacité à faire aboutir les projets dans la durée. L’étude du CNER met en exergue quatre dynamiques structurantes qui permettent d’expliquer ces évolutions.

D’abord, sans grande surprise, la transition techno-énergétique : l’essor numérique – data, IA – nécessite des infrastructures critiques et génère un besoin de puissances énormes sur des sites. La transition énergétique, en parallèle, entraîne des questions d’électrification, de raccordements et surtout celle de la décarbonation des process.

Ensuite, les limites physiques imposées par les ressources et les capacités – foncier, eau, capacité réseau, budgets – limitées, et par le climat et les risques – chaleur, inondations, incendies –, qui génèrent un coût en termes de risques.

Troisième dynamique forte, l’évolution des modes de vie et de travail avec des changements, et des aspirations des Français qui sont modifiées. Le travail hybride, en présentiel et en distanciel, modifie les manières de penser vie professionnelle et vie personnelle, de se localiser et entraîne un besoin d’une mobilité fiable. La crise du logement – disponibilité et prix – met sous tension certains territoires.

La quatrième dynamique concerne la société et la gouvernance sur les compétences et les talents, avec une pénurie sur certains territoires et un vieillissement de la population qui génère une mise en tension sur l’emploi, mais aussi l’acceptabilité, la participation avec des conflits d’usages des ressources, des recours, des concertations.

Penser le territoire comme produit complet, la prévisibilité comme critère de localisation

Ces quatre grandes dynamiques se traduisent par deux éléments pivots au cœur du changement de l'attractivité.

Le territoire produit complet capable d’accueillir les familles et les salariés
« Pour que les ménages et les talents s’installent à un endroit, certains critères sont décisifs, notamment pour recruter et retenir : le logement, la santé, les services de santé, les mobilités du quotidien. Le fait de pouvoir prendre son vélo par exemple, d’avoir une mobilité active, ça, ça attire les populations. Et puis la qualité du cadre de vie, c’est-à-dire l’accès à des aménités naturelles, la possibilité d’aller se promener, se relaxer facilement dans mon espace », illustre Lise Bourdeau-Lepage.

La prévisibilité, c’est-à-dire la capacité à sécuriser les projets
La réponse à la question « Combien de temps entre la décision et l’ouverture d’une usine ? », c’est-à-dire celle de la prévisibilité – tenir un calendrier et limiter les surprises (délais, risques, blocages) –, devient un critère de localisation. Cela se traduit par la montée de l’ingénierie territoriale : guichet unique, coordination, procédures. « Certaines agences d’attractivité intègrent même maintenant des ingénieurs sur des questions environnementales. La gestion de l’acceptabilité est en train de devenir un levier central important. »

Opérer, accueillir et sécuriser : 3 types de facteurs d'attractivité

Les critères « classiques » de l’attractivité – l’accessibilité, le foncier disponible, les coûts, la fiscalité, le bassin d'emploi – restent indispensables… mais différencient moins les territoires. « Aujourd’hui, ces facteurs “hard” sont toujours là, évidemment, mais ils ne sont pas suffisants. » Il faut que le territoire garantisse une capacité à opérer, en disposant des infrastructures, des ressources et de l’organisation pour rendre les projets faisables, une capacité à accueillir ménages et salariés en matière de logement, de services, de santé et de soins, de cadre de vie, de mobilités, d’écoles... et une capacité à rendre la mise en œuvre plus prévisible et à sécuriser le projet dans le temps.

De ce passage de l’offre économique aux capabilités territoriales découlent trois familles de facteurs d’attractivité.

Ressources et réseaux

  • Eau et continuités d’usage
  • Énergie, raccordement
  • Contraintes environnementales
  • Sobriété, trajectoire carbone

Prévisibilité

  • Ingénierie + vitesse d’exécution
  • Résilience et gestion des risques
  • Acceptabilité, coalitions locales

Capacités d’accueil et quotidien

  • Santé, soin
  • Logement disponible
  • Écoles, petite enfance
  • Mobilités quotidiennes
  • Connectivité numérique

« Ces nouveaux facteurs sont davantage liés au bien-être, à la qualité de vie, mais aussi à la qualité de l’environnement, à la préservation de l’environnement, et donc à l’implication humaine et collective sur le territoire. »

Piloter l’attractivité, c’est piloter des chaînes et pas des silos.

« Ce qui est nouveau, c’est la transversalité », poursuit la professeure. « Un facteur d’attractivité en entraîne d’autres. Il existe un effet système avec des boucles de rétroaction. Si par exemple il y a une ressource de logement assez importante, sur un territoire, on va avoir du recrutement. Ces recrutements vont permettre un maintien des services, notamment en matière d’enseignement, de santé, ce qui peut générer de l’attractivité. À l’inverse, un recul des services va générer un recul de l’attractivité, et un recul des services de nouveau. Piloter l’attractivité, c’est piloter des chaînes et pas des silos. » 

Quels impacts sur les métiers de l’attractivité ?

L’évolution de ces critères impacte et continuera d’impacter les métiers d’attractivité, comme le montrent plusieurs constats issus de l’étude du CNER.

  • Les agences d’attractivité se professionnalisent et adoptent les codes du marketing et de la communication du secteur privé, notamment avec l'existence de nombreuses marques de territoires.
  • Les collaborations locales s’étendent, avec l’implication de tous les acteurs de l’attractivité privés et publics.
  • De nouveaux métiers apparaissent, comme les chargés de mission accompagnement et le service d’accueil personnalisé.
  • L’hospitalité et le ciblage deviennent des clés d’entrée.
  • Les études sont plus précises, avec un recours croissant aux données pour construire des campagnes ciblées selon les âges, les profils socioprofessionnels, les attentes.
  • L’humain devient central dans les démarches d’attractivité.

Des territoires capables de « faire et faire vivre »

L’attractivité se joue désormais sur la capacité à « faire et faire vivre », conclut Lise Bourdeau-Lepage, qui synthétise l’évolution des facteurs d’attractivité en six points.

  • Les facteurs « hard » restent des prérequis. Mais l’avantage vient des capabilités territoriales.
  • Trois types de facteurs sont associés à ces capabilités territoriales : les ressources/réseaux, les capacités d’accueil et la prévisibilité.
  • L’économie dépend plus du résidentiel (talents, services, logement).
  • Le soin (santé/care) devient un déterminant d’installation et de maintien.
  • Il y a une prime au territoire dont les projets sont préparés, lisibles et organisés.
  • La stratégie du gagnant, c’est de se spécialiser par territoire, diagnostiquer des goulets d'étranglement, et tenir sa promesse.

(1) Lise Bourdeau-Lepage, 2021, « Bien-être et facteurs soft d’attractivité urbaine : l’exemple des aménités naturelles », Regards croisés sur l’économie, 2021-1, vol. 28, p. 87-94.

Des Rencontres pour se renforcer collectivement

« Le collectif n’est plus du tout une option. C’est notre meilleure chance », Sophie Bogréau, responsable du développement de l’association Arty Farty, lors de la table ronde dédiée à la culture et au patrimoine.

Venus de toute la France et de tous types de territoires, plus de 120 professionnels de l’attractivité ont répondu présents lors des dernières Rencontres nationales du marketing et de l'identité des territoires organisées les 5 et 6 février derniers au musée Lugdunum de Lyon. Deux journées qui ont permis de confronter les regards, de partager les expertises et les expériences. Dans un contexte marqué par des incertitudes politiques, socio-économiques, et des contraintes de plus en plus fortes, les professionnels de l’attractivité des territoires ont ainsi pu se nourrir et s’inspirer pour consolider leurs démarches lors des tables rondes autour de quatre grandes thématiques, chacune représentant un levier majeur de l’attractivité territoriale : la culture et le patrimoine, l’économie, les campus universitaires et le tourisme. Alors que la dynamique des échanges était très riche et innovante, ils ont également profité de ces Rencontres pour se renforcer collectivement dans un monde où la coopération devient le maître mot.

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