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Et si le vrai problème, ce n'était pas l'addiction au numérique de vos enfants, mais la vôtre ?

Publié le : 5 février 2026 à 07:07
Dernière mise à jour : 5 mars 2026 à 10:52
Par Marc Cervennansky

Alors comme ça, on va interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans ? Pendant ce temps, des millions de parents parfaitement responsables confient leurs angoisses, leurs doutes et leurs solitudes à des IA conçues pour leur donner raison. Toujours. Le vrai sujet de société n'est pas l'addiction de nos enfants aux réseaux sociaux, c'est notre propre dépendance émotionnelle à des intelligences artificielles taillées pour nous flatter. Bienvenue dans l’ère du miroir algorithmique.

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Par Marc Cervennansky, responsable du centre web et réseaux sociaux de Bordeaux Métropole et membre du Comité de pilotage de Cap'Com.

Adopté en première lecture par l'Assemblée nationale le 27 janvier 2026, ce projet de loi part d'une intention que l'on voudrait croire louable. Mais c'est un peu comme interdire le sucre aux enfants pendant que les parents s'envoient des rails de glucose à chaque repas. Je me pose donc cette question : n'attaque-t-on pas le thermomètre pour oublier la fièvre ?

Le business de l'addiction : un privilège d'adulte ?

Il y a quelques semaines, lors d’un énième procès, Mark Zuckerberg défendait à Los Angeles sa société Meta « bec et ongles » face à des familles brisées par l’addiction de leurs enfants aux réseaux sociaux. Le constat est pourtant là : l'addiction n'est pas un bug, c'est l’ADN des réseaux sociaux. On vend du temps de cerveau disponible. Plus l'utilisateur reste scotché à son écran, plus l’argent rentre dans les caisses de Zuckerberg (et des autres).

On veut protéger nos ados des algorithmes, mais on laisse les adultes s'enfoncer dans le même scroll infini. Les parents ont le nez collé sur leur smartphone et demandent en même temps à l'État de faire la police pour leurs enfants. Quel paradoxe : nous dénonçons des plateformes dont nous sommes les premiers dépendants.

L'IA : vers une « thérapie sans thérapeute » ?

Mais figurez-vous que le vrai séisme est sans doute ailleurs. Pendant qu'on débat sur l'âge légal pour scroller sur TikTok, l'intelligence artificielle s'est installée dans le quotidien de 44 % des Français. Un chiffre multiplié par 3,5 en un an ! Et là, nous ne sommes plus seulement dans l'addiction au clic, nous entrons dans la dépendance affective.

Je m’explique. Certains appellent cela le « syndrome ChatGPT ». Notre cerveau, détestant l'ambiguïté, projette de l'humanité dans des réponses de l’IA fondées sur des probabilités algorithmiques. On commence par demander un conseil pro, on finit par se dire : « C'est fou, il me comprend mieux que ma femme » (ou mon mari, ou ma mère…).

L'IA est entraînée pour plaire : elle vous valide, elle vous encourage, elle vous donne toujours raison pour vous garder en ligne. C’est une forme de thérapie sans thérapeute, une écoute sans aucune responsabilité derrière.

La démocratie peut-elle survivre à l'absence de désaccord ?

Mais cela risque de générer des effets délétères pour notre vie en société. Une vraie relation humaine vous oppose, vous confronte à vos incohérences. L'IA, elle, gomme toute conflictualité.

Imaginez une société où chacun reçoit, de son assistant personnel, une confirmation permanente de ses propres biais. On risque d'augmenter radicalement la polarisation. Si l'IA devient votre « amie » parce qu'elle ne vous contredit jamais, comment accepterez-vous encore l'altérité ou le débat démocratique avec vos voisins, vos collègues… vos élus ?

Le vrai danger n'est pas une « conscience artificielle » malveillante, mais notre propre dépendance émotionnelle à des miroirs algorithmiques qui nous brossent dans le sens du poil.

Remuscler notre hygiène cognitive

Alors, faut-il tout interdire ? Ce serait naïf et irréaliste. Mais nous avons une responsabilité. Nous devons aider à sortir de l'illusion que la maîtrise d'un outil égale la maîtrise de la pensée.

Il est urgent de cultiver une hygiène cognitive : couper les conversations trop longues avec les machines, chercher volontairement la contradiction et revenir au monde réel pour parler à de « vraies » personnes.

On en reparle dans un an, quand la loi sera (peut-être) appliquée et que nous serons encore plus nombreux à confier nos solitudes à des algorithmes complaisants ?

Photo : Михаил Секацкий Unsplash.com retouchée avec Firefly 3.