Pages de com : « Y a-t-il quelque part quelqu’un qui m’aime… » par Dominique Wolton
Ce livre parle de communication, de toute la communication. On n’en attendait pas moins de cet auteur, qui interpèle et qui traite avec toujours autant de pertinence et d’impertinence de ce que nous travaillons au quotidien. Vous pensiez avoir fait le tour de la question ? Wolton lui ne le pense pas. Il a gardé cette verve et cette verdeur. C’est un régal à lire, mais surtout, c’est une leçon magistrale.
On ne reviendra pas sur les liens qui nous lient, lui et nous. Prenons l’objet, le livre, tel quel. Il se présente sous une forme très accessible. Lire son introduction, c’est comprendre l’intention de l’auteur, il annonce un plan en dix chapitres, il offre même un mode d’emploi pour les lire (page 17), il reprend ses thèmes de prédilection. Il parlera d’Europe, de médias, de rapport entre information et communication, d’incommunication, du prima de l’homme sur la technique… Certains dirons « encore les mêmes sujets ! ». Mais en quelques pages on voit déjà la force de cette écriture, portée par des convictions, mais aussi éprouvée par une longue quête, étayée par un raisonnement puissant. Dominique Wolton explique ce qui le travaille, il affronte les difficultés, montre une intense envie de comprendre, sans prétention. Cette soif, elle nous parle. Et c’est ce que le lecteur, notamment lorsqu’il est comme nous un communicant, public de surcroit, ressentira à coup sûr. L’auteur redit combien communiquer est difficile (faut-il encore que l’autre écoute ! ). D’évidence il sait établir le contact. On est touché. D’ailleurs comment continuer à écrire sur cet ouvrage sans être impliqué et honnête. Dès les premières pages de ce livre, différents des trois derniers, car plus large, plus personnel aussi, j’ai senti une proximité entre mon rapport à la communication et ces lignes. Quand Wolton reprend ses concepts pour décrire les contraintes en matière de communication, les bais, les échecs, les obstacles, bref ce qu’il nomme l’incommunication, je ne pouvais pas m’empêcher de penser à ce que je dis souvent pour parler de ma soif de communication et de ce qui me motive depuis l’enfance à détricoter les incompréhensions, les quiproquos ou les malentendus. Un communicant est sans doute un médiateur, quelqu’un qui sent d’instinct que ce qui coince c’est souvent plus la mauvaise qualité des échanges que les intentions elles-mêmes. Oui, Wolton sait dire cela et on le suit. « La communication est en réalité la grande question anthropologique », d’abord politique avant d’être scientifique. Alors on lit lentement, chapitre après chapitre, et on acquiesce quand il démontre calmement que les mirages technologiques n’ont que peu d’importance. Ce qui est amusant, dans cette lecture, c’est qu’on en vient à une forme de familiarité avec l’auteur. Ça marche comme cela avec Wolton. Alors c’est là que j’ai eu une forme de mouvement de recul. Un de mes mentors, dans une envolée toute bourdieusienne, m’a dit un jour « ne cherche pas à comprendre ce qui te dépasse, prend ce qui t’intéresse, mais ne te lance pas par exemple dans une bibliographie car tu n’es pas un scientifique, laisse faire le monde académique ». Et j’ai toujours suivi ce bon conseil. Ce livre, je le prends donc tel quel. Son auteur en a écrit quarante, il a fondé et dirige la revue Hermes. Écrire cette chronique, pour moi, est sans doute déjà prétentieux. Mais il y a une convergence, une proximité, voulue par l’auteur. Cela me saute finalement aux yeux en parcourant les bibliographies, justement. Il y en a une à la fin de chaque chapitre. Et, à mon grand étonnement, elles fourmillent d’ouvrages que nous connaissons ; des livres chroniqués ici même ! Ceux de Jean-Gabriel Ganascia, Jean-Noël Janneney, David Colon, Arthur Grimonpont, Daniel Cohen… Ils côtoient bien sûr les classiques Habermas, Ricœur, Gauchet, Elias ou McLuhan. Et ensemble ils forment une bibliothèque de références communes. Il est évident que nous partageons les mêmes valeurs.
Il y a de la vie dans ce bouquin, académique mais actuel. Wolton se pose les mêmes questions que nous, il parle notre langage et pense le monde d’aujourd’hui. Voyez dans le chapitre huit comme il décrit habillement les stéréotypes : « tout le monde s’en méfie et néanmoins chacun y recours ». Il fait preuve d’une grande virtuosité dans cette partie, arrivant à dire que ces « cousins utiles » sont au cœur de notre « société individualiste de masse », posant au passage une foule de questions éthiques. C’est vivifiant à lire. Je vous jure.
Au final je mettrai en avant une autre force de cet ouvrage : il est pédagogique. À la fin de chaque chapitre il propose une partie nommée « En d’autres mots » qui résume en une série de phrases, d’aphorismes, le chemin logique des pages précédentes. Wolton a envie qu’on se comprenne. Le chapitre cinq, « Démocratie, espace public et communication politique », semble même écrit pour nous. Il l’est à n’en pas douter. Et l’auteur, après quinze pages, nous livre une vision actualisée de son travail à partir de « dix nouvelles contradictions ». Ensuite il nous indique que cinq chantiers sont prioritaires. Le cinquième… attendez, vous allez être étonnés : « Le défi principal ? C’est de lutter contre la haine de l’autre ». Visionnaire.
Ce livre, je ne le partage pas. Je le garde. Et vous devriez en faire de même. Dominique Wolton est notre auteur. Mais, de vous à moi, le titre de cet ouvrage n’est vraiment pas à la hauteur. Il aurait fallu un truc plus lourd, plus magistral, genre « La communication est humanisme ». J’imagine la tête de l’éditeur quand il a découvert ce titre énigmatique en forme de question existentielle sans point d’interrogation. Mais c’est sans doute ça aussi Wolton, un genre impénitent d’exigence provocatrice.
Y a-t-il quelque part qualqu'un qui m'aime...
de l'incommunication
Dominique Wolton
Éditions Hermann
14 janvier 2026
152 pages