À Sète et ailleurs, les visuels 100 % générés par l'IA doivent-ils avoir droit de cité ?
La ville de Sète arrête de diffuser sur ses supports de communication les visuels de ses associations entièrement générés par l'intelligence artificielle. Une première réponse locale à la déferlante d'affiches « artificielles » dans les territoires ces derniers mois, qui fait écho à une mobilisation plus large des créatifs et des artistes vis-à-vis de la communication de leur collectivité.
« Dans les collectivités, les associations locales sont nombreuses, vivantes, engagées. On reçoit des demandes de diffusion sur le site internet, des flyers imprimés à mettre à l’accueil… dont les visuels, parfois, sont en décalage complet avec le message à faire passer ou l'événement concerné. Se pose alors la question de notre champ d'intervention possible », s’interrogeait Marine Inglebert, responsable communication et événementiel de la ville de Saint-Bonnet-de-Mure dans un récent billet. Face à la multiplication de visuels entièrement générés par IA pour annoncer des événements associatifs, la ville de Sète, elle, a tranché. Le village de Vallorcine lui a emboîté le pas, en allant encore plus loin.
Encadrer l’usage excessif et ouvrir une réflexion plus large avec le tissu associatif local
Le 8 octobre dernier, dans un communiqué de presse, le maire de Sète annonce qu’elle continuera d’imprimer gratuitement chaque année près de 200 000 affiches et flyers supports pour ses associations mais que « les visuels entièrement générés par intelligence artificielle ne seront plus relayés sur les supports de communication municipaux ».
Pour l’édile, il ne s’agit pas d’interdire le recours à l’IA « qui peut être utile pour trouver une idée, réaliser une illustration ou surmonter un manque de temps et de moyens » mais d’en « encadrer l’usage excessif et d’ouvrir une réflexion plus large avec le tissu associatif local ». « La ville et son service communication seront toujours aux côtés des associations sétoises pour les conseiller et les aider dans leurs communications afin d’éviter que ces dernières ne deviennent entièrement standardisées et déshumanisées. »
Pour Sète, territoire de création artistique et de culture, accompagner les usages de l'IA dans la communication locale, c’est préserver sa singularité. « Sète ne peut pas se satisfaire d’images sans histoire, sans âme, sans une touche d’humanité, sans une part de création artistique », conclut le communiqué.
« Nous subventionnons les êtres humains et leur travail, et non celui des machines ».
Courant octobre, le village de Vallorcine a à son tour pris position sur le sujet, de manière plus radicale. Dans une info de sa dernière Feuille de chou Vallorcine sur les demandes de subventions, la mairie annonce la suspension des aides aux associations qui utiliseront l'intelligence artificielle, notamment pour faire la promotion de leurs événements ou activités. « Les sommes attribuées au titre de subvention devront être utilisées pour favoriser les acteurs du tissu local, et donc tout recours à l’IA dans le cadre de l’événement et de sa promotion suspendra le versement de ladite subvention. Nous subventionnons les êtres humains et leur travail, et non celui des machines ».
Les artistes locaux font bouger les lignes
Si les municipalités sétoise et vallorcine ont pris les devants pour protéger la création locale et humaine (rejointe depuis par celle de Banyuls-sur-Mer qui a annoncé renoncer à l’utilisation de l’intelligence artificielle générative pour ses supports de communication y compris lorsqu'ils sont fournis par des tiers, dès le 15 novembre), dans d’autres territoires ce sont les artistes qui interpellent les collectivités depuis deux ans sur l’usage de l’IA dans leurs campagnes de communication pour les amener à encadrer leurs pratiques.
Ainsi, chez leur voisin montpelliérain, 400 artistes, illustrateurs, graphistes, auteurs et autres ont lancé en juillet 2025 une tribune et une pétition contre l'utilisation de l'IA générative dans la communication de la ville et de l'agglomération de Montpellier avec un message fort : « Nous, artistes locaux, nous nous sentons abandonnés et insultés par la mairie de Montpellier et l’agglomération. »
Reçus par l’adjoint au maire chargé de la Ville numérique, et avec les directrices des pôles communication et numérique, les artistes à l’origine de la pétition ont pu exprimer leur impression que les artistes avaient été « les grands oubliés » de la charte montpelliéraine sur l’intelligence artificielle de 2023. En réponse, la ville de Montpellier a proposé l’adoption d’une charte de bonnes pratiques pour « encadrer l’usage de l’intelligence artificielle dans la communication visuelle de la ville (…) et défendre le travail des illustrateurs, graphistes et artistes, tout en sensibilisant le public aux nouvelles technologies et à leurs impacts sur la création ». « Aucune campagne de communication réalisée par la collectivité ou par une agence prestataire ne doit être réalisée à 100 % à partir d’outils d’IA. Si une image est modifiée ou partiellement créée par intelligence artificielle, une mention devra apparaître sur l'affiche concernée. » Depuis, l'AI Act adopté cet été a fait de cette mention une obligation.
Plus de campagne réalisée à 100 % par IA à Rouen et à Strasbourg
À l’automne 2025, un collectif informel d’une quarantaine d’illustrateurs, graphistes, comédiens et réalisateurs adresse un courrier au maire de Rouen après la publication d’une affiche de l’événement « Rouen givrée », qui présente plusieurs signes caractéristiques de l’IA générative : personnages déformés, perspectives incohérentes et détails approximatifs. Deux rendez-vous plus tard, la ville et la métropole s’engagent à élaborer une charte interne pour privilégier les créations humaines et encadrer l’usage de l’IA générative pour ses supports visuels.
Une première initiative suivie quelques mois plus tard par la ville de Strasbourg. En mars 2026, c’est l’affiche du Carnaval et sa mention « visuel généré par IA » déployée selon un timing malheureux en pleines Rencontres de l’illustration de Strasbourg qui font grincer des dents les illustrateurs locaux. Quelques mois plus tard, l’affiche des Rendez-vous de l’alimentation enfonce le clou et pousse le nouvel adjoint à la culture à réagir. Il assure que l’utilisation de l’IA générative sera toujours proscrite à la direction de la Culture (comme c’était déjà le cas). « Un groupe de travail, réunissant les différents services, les entreprises de communication et les acteurs de l’illustration, va élaborer les futures règles à adopter dans l’ensemble des services » dans l’idée que l’IA « pourra seulement être utilisée comme un outil, mais non remplacer entièrement une commande à un illustrateur ». « La ville a un devoir d’exemplarité et doit soutenir les artistes. »
Fin de non-recevoir pour des lycéennes à Béziers
À Béziers, ce ne sont pas des artistes mais trois lycéennes en classe de terminale qui ont lancé début 2026 une pétition contre l’usage de l’intelligence artificielle par la mairie dans sa communication. Elles déplorent notamment son usage majoritaire dans le Journal de Béziers (JDB) et pour des illustrations en hommage aux victimes de la Seconde Guerre mondiale alors que des images d'archives « seraient bien plus pertinentes et authentiques ».
« Cette pratique n'apporte pas seulement un rendu affreux (images qui se ressemblent toutes, visages mal faits), elle renvoie également une très mauvaise image de notre ville ainsi que de notre maire, et participe à la pollution par la même occasion », soulignent-elles.
Le directeur de la communication de la ville de Béziers et de l'agglomération Béziers Méditerranée assume totalement. « Notre équipe est gentiment attaquée sur son usage de l'IA. L'IA est un outil absolument fantastique. Il ne ferme pas la porte aux créatifs, bien au contraire. Nos graphistes doivent savoir la dompter, ce qui est différent. Je m'inquiète quand même un peu pour ces jeunes, effrayés par le progrès. » Il y a quelques jours, il a d’ailleurs ironisé sur l’initiative de la ville de Sète…