120 000 mots en moins par an : vers une société du grand silence ?
On se parle de moins en moins, notre vocabulaire s'appauvrit, on est absorbés par nos écrans. Ce n’est pas moi qui le dis, mais des études très sérieuses. Allons-nous vers un silence mortifère dans le grand brouhaha de la communication ?
Par Marc Cervennansky, responsable du centre web et réseaux sociaux de Bordeaux Métropole et membre du Comité de pilotage de Cap'Com.
Je l’ai constaté depuis un moment. Il suffit par exemple d’écouter les discours de Donald, notre président mondial préféré. Quand on l’entend parler, on a l’impression d’être dans une cour d’école primaire. Je ne parle pas de la profondeur de ses propos, mais du nombre de mots qu’il emploie. Et pas besoin d’être parfaitement bilingue pour observer qu’il y a un problème. Selon cet article, le président américain n’emploierait pas plus de 70 mots dans ses prises de parole publiques. Ou comment réduire des concepts complexes en des idées simplistes, voire infantilisantes.
Au-delà de cet appauvrissement du vocabulaire dans les discours politiques, qui ne manque pas d’inspirer certains de nos élus, il semblerait par ailleurs que, globalement, on se parle de moins en moins. C’est ce qu’observe la newsletter Tech Trash, à laquelle je vous recommande de vous abonner si ce n’est déjà fait, et qui m’a inspiré cette chronique.
D’après une étude universitaire décryptée par le Wall Street Journal, le volume de parole aurait chuté de 28 % en moins de quinze ans. Chaque jour, ce seraient environ 338 mots qui s’évaporent de nos conversations quotidiennes, soit 120 000 mots par an qui disparaissent dans un silence assourdissant.
Quand les notifications remplacent les conversations
Le coupable identifié ? L’écran de nos smartphones. Le phénomène commence dès le berceau. Regardez dans la rue, dans les parcs, certains parents avec leur enfant dans la poussette, le nez collé trop souvent à leur smartphone au lieu de communiquer ou jouer avec leur progéniture. Dans les transports en commun, les livres ou les conversations entre passagers sont remplacés par le scroll infini sur les réseaux sociaux, le cerveau absorbé par des microcontenus addictifs.
Nous n’avons jamais eu autant d’appareils et d’applications pour communiquer, et paradoxalement les conversations se raréfient et le vocabulaire s'appauvrit. On simplifie, on raccourcit, on scrolle au lieu de discuter.
On pourrait croire que c’est une affaire de jeunes accros à TikTok, mais l’étude constate que le recul de la parole touche toutes les générations, y compris les plus anciennes.
Nous pouvons remarquer l’effritement de l’écosystème de la « tchatche », la fermeture des bistrots, le délitement de la cellule familiale où chacun est sur son écran, une épidémie de solitude où les échanges sont transformés en actes de consommation sur des applis de rencontres.
Le silence n'est pas seulement triste, il est mortifère. Les scientifiques comparent l'isolement social à un danger de santé équivalent à fumer 15 cigarettes par jour.
Pour nous, communicants publics, le paradoxe est là : nous investissons du temps et de l’argent dans des outils pour toujours mieux informer nos concitoyens, alors que le plus grand défi de nos territoires est peut-être simplement de redonner envie aux gens de se dire « bonjour » au coin de la rue.
Assis face à mon bureau, face à mes trois écrans, j’ai de plus en plus envie de fermer le logiciel de gestion des réseaux sociaux de la collectivité, d’éteindre l’ordi, et d’aller taper une vraie discute en terrasse avec une pinte de bière. Ça tombe bien, il fait beau aujourd’hui.
Illustration générée avec ChatGPT.