« Il est beau mon visuel hein ? » (non)
Chronique d'un communicant public qui regarde son métier se faire grignoter pixel par pixel.
Par Reynald Tuillet, responsable communication de la ville d'Arâches-la-Frasse.
Produire un visuel pour la collectivité suppose un minimum de protocole : passer par le service communication, valider les messages, les graphismes... Bref, un processus rodé, parfois jugé « lent », mais garant d'une cohérence visuelle et éditoriale. Mais aujourd'hui, n'importe quel agent armé d'un accès à ChatGPT et consorts peut générer en quelques clics un visuel à l'esthétique discutable, aux couleurs approximatives et au message brouillon sans passer par la case communication. Bienvenue dans l'ère du bricolage sublimé par l'intelligence artificielle !
Tout le monde redevient « communicant »
Entre nous, le phénomène n'est pas nouveau, ce n’est qu’un énième retour à la case départ : les services ont toujours eu tendance à vouloir produire leurs propres supports. Ce qui change maintenant, c'est la vitesse et la facilité. L'IA générative a démocratisé la production graphique au point que la barrière technique a quasiment disparu. Le service des sports veut une affiche pour un tournoi ? Il la génère lui-même. Le service enfance prépare une invitation pour la fête de fin d'année ? Idem. Rapide, autonome et… totalement hors charte !
Le résultat, c'est une communication institutionnelle qui commence à ressembler à un patchwork : des typographies qui s'affrontent (souvent les mêmes d’ailleurs), des couleurs qui n'ont jamais croisé le Pantone officiel de la collectivité, des logos mal intégrés, absents voire complètement inventés, des visuels surchargés où l'information se noie sous les effets (l’IA aime bien l’emphase). Ces nouveaux outils ont beau être puissants, ils ne connaissent pas (encore) la charte graphique de votre commune.
La charte graphique : un bien commun qu'on oublie vite
La charte graphique, c'est l'identité visuelle de la collectivité. Elle garantit que les administrés reconnaissent instantanément une communication officielle. Elle crédibilise le message : « Ceci vient de votre mairie, vous pouvez lui faire confiance. »
Quand des visuels générés sans concertation commencent à circuler, même en interne, « juste pour tester », c'est toute cette cohérence qui se fragilise. Et une fois qu'un visuel non validé se retrouve diffusé sur un groupe Facebook local ou collé sur une vitrine, le mal est fait.
L'anecdote qui résume tout
Je viens de vivre une situation qui illustre cette réalité. Une collègue motivée d'un autre service avait pris les devants pour préparer des visuels de communication pour des événements. Elle avait utilisé un outil IA, obtenu quelque chose qui lui semblait très sympa. Franchement, l'intention était louable. Quand les visuels ont atterri devant mes yeux ébahis, le verdict a été sans appel : mise en page surchargée, typographie approximative, nouveau logo (WTF !). Alors, on a repris le sujet depuis le début, on a travaillé ensemble pour comprendre besoins et contraintes, et j’ai produit des supports propres, conformes et lisibles. Elle était ravie du résultat final. Ça fait plaisir ! Et petite satisfaction personnelle d’avoir montré de quoi j’étais capable ! Mouhahaha !
Bref, cette expérience n'est pas anecdotique et s'est bien terminée parce que j’ai pu intervenir à temps.
Le grand remplacement est-il en cours ?
Soyons honnêtes : l'IA ne va pas nous « remplacer » du jour au lendemain. Mais elle redéfinit notre rôle de façon accélérée. Nous ne sommes plus seulement des producteurs de contenu, nous devenons des garants et des régulateurs. Notre valeur ajoutée réside désormais dans ce que l'IA générative ne peut actuellement pas faire : comprendre le contexte politique local, adapter le message, veiller à la conformité et, surtout, incarner la cohérence d'une identité institutionnelle sur le long terme.
Ce qui est en jeu, ce n'est pas notre poste, c'est notre légitimité. Elle se défend non pas en résistant à l'IA, mais en étant ceux qui savent s'en servir mieux que les autres et en posant, en interne, des règles claires… avant que le chaos visuel ne nous envahisse !
Comme le disait Confucius, « l'outil n'est pas le problème, l'absence de gouvernance, si ».