Incendies : quatre ans après, les communicants publics de nouveau à l’épreuve du feu
En septembre 2022, Point commun racontait une communication publique « prise entre deux feux » après les incendies de La Teste-de-Buch et de Landiras. Quatre ans plus tard, les feux partis de Saumos, aux portes du Cap-Ferret, et de Biscarrosse ont imposé un retour brutal à la crise. Nous avons retrouvé nos témoins d’alors et une nouvelle communicante, en première ligne. Quatre regards qui montrent des organisations plus rapides et mieux connectées, mais disent surtout combien la communication n’accompagne plus seulement l’action : elle en est l’un des rouages.
Nos témoins : Delphine Montero, directrice de la communication et de l’événementiel d’Audenge, Frédéric Duprat, directeur de la communication du département de la Gironde, Sophie Billa, cheffe du bureau de la communication interministérielle de la préfecture de la Gironde, et Anne-Sophie Moulinier, ancienne dircom de la communauté d’agglomération du Bassin d’Arcachon Nord (COBAN), aujourd’hui directrice de la communication de la ville et de l’agglomération de Pau.
Dans la nuit du 22 au 23 juillet, Delphine Montero reçoit l’appel de la maire d’Audenge. Lège-Cap-Ferret évacue et la commune doit ouvrir de toute urgence un centre d’accueil. Quelque 500 personnes arrivent au complexe sportif, parfois parties en 15 minutes et sans leurs effets essentiels.
La première chose, c’est qu’on s’est dit qu’il fallait recenser les déplacés.
Delphine Montero
L’équipe est réduite et peu formée à la gestion de crise, mais les stocks de l’événementiel, les fournisseurs locaux et les habitudes de conduite de projet permettent de tenir. « La première chose, c’est qu’on s’est dit qu’il fallait les recenser », raconte la dircom. Elle ouvre un dossier partagé « gestion de crise », organise les fichiers des évacués, des hébergeurs, des dons et des bénévoles, puis centralise appels, courriels et messages reçus sur les réseaux sociaux. La communication ne fabrique pas encore de contenus : elle met de l’ordre dans le réel et rend l’entraide praticable.
Ce que 2022 avait préparé
Dans l’article publié il y a quatre ans, trois leçons revenaient : une crise se gère mieux lorsque les acteurs se connaissent ; les petites collectivités ne doivent pas se sentir abandonnées ; la communication doit soutenir la solidarité des bases arrière. Frédéric Duprat ne renie rien de ce diagnostic. Dès le 22 juillet, le centre opérationnel départemental de la préfecture et la cellule de crise du département sont activés. Un attaché de presse accompagne le président sur le terrain tandis que la dircom coordonne relations presse, information routière et contenus.
Forts de l’expérience d’il y a quatre ans, on a tout de suite eu des réflexes qui se sont remis en place.
Frédéric Duprat
Les boucles WhatsApp se déploient immédiatement entre préfecture, département et SDIS. Sur le Bassin, un autre groupe réunit autour du Syndicat intercommunal du bassin d'Arcachon (SIBA) les dircoms et la sous-préfecture : on y échange moins des éléments de langage que des places disponibles, des besoins et des solutions. La nouveauté n’est donc pas un outil miracle, mais la vitesse avec laquelle un réseau déjà constitué devient une infrastructure de crise. Cette continuité apparaît encore plus nettement dans le retour de Sophie Billa, cheffe du bureau de la communication interministérielle de la préfecture de la Gironde et déjà témoin de l’article de 2022. Elle remet immédiatement en place les boucles qui avaient fait leurs preuves. L’une associe police, gendarmerie et SDIS ; d’autres relient la préfecture aux ministères pour cadrer les prises de parole de la préfète et tenir ensemble les échelons local et national. Au Porge, le poste de commandement avancé doit harmoniser les informations de deux arrondissements, tandis que des communicants d’autres préfectures arrivent en renfort après un appel à volontariat du ministère de l’Intérieur. Ce que l’on appelait coordination en 2022 devient, en 2026, une capacité d’organisation robuste.
Informer avant d’être débordé
L’échelle de l’événement change la nature du travail. Deux jours après le départ du feu de Saumos, 44 000 évacuations avaient déjà été conduites en Gironde ; dans les Landes, plus de 23 000 personnes avaient quitté Biscarrosse et Parentis-en-Born. La veille, la mort de deux sapeurs-pompiers à Mérignac avait donné à la crise une gravité particulière. Puis un pyrocumulonimbus a matérialisé un feu capable de produire sa propre météo. À Audenge, voyant les communes voisines évacuées et les alertes géolocalisées parfois reçues avant l’information locale, la maire et la dircom décident de préparer la population. Réseaux sociaux et newsletters diffusent la composition d’un kit de départ ; une heure plus tard, l’alerte concernant Audenge tombe. Les panneaux d’affichage dynamique, maintenus allumés au-delà de minuit (cela n’allait pas de soi !), deviennent des outils de guidage actualisés carrefour par carrefour. Les équipes du CCAS appellent 1 930 personnes pour distinguer celles qui sont autonomes de celles qu’il faut aller chercher en minibus puis faire partir dans les bus régionaux.
Derrière chaque message il fallait un travail fondé sur une carte à jour, un public vulnérable identifié et une route praticable. La communication n’a pas été, cet été, l’étape terminale d’une chaîne de commandement : elle faisait remonter de l’information du terrain. À la préfecture, cette exigence prend la forme d’un rythme presque respiratoire : un point factuel le matin, un nouveau bilan en fin de journée, les évacuations en cours et, surtout, les perspectives de la nuit puis du lendemain. Sophie Billa insiste sur ce qui distinguait le plus 2026 de 2022 : le feu ne ralentissait plus la nuit. Il progressait si vite que l’information devait précéder les questions sans jamais devancer les faits. Submergée par les sollicitations médiatiques, l’équipe a alimenté les journalistes sur place et envoyé un vidéaste, dans des conditions sécurisées, pour montrer les moyens engagés. La rapidité devient alors une discipline : alerter, situer, donner une perspective et recommencer.
Le challenge est toujours le même : délivrer une information complète, fiable, pour les populations qui sont en première ligne.
Sophie Billa
La bataille du vrai se joue aussi sur le terrain
En 2022 déjà, Sophie Billa, cheffe du bureau de la communication interministérielle de la préfecture de la Gironde, résumait la difficulté : « Le plus compliqué était de coordonner, rassembler de l’information. » Quatre ans plus tard s’ajoutent les cartographies satellitaires consultées par les habitants, les groupes locaux et le flux médiatique continu. Le département s’appuie lui-même sur certaines données pour enrichir la carte d’Inforoute. À Audenge, Delphine Montero veille tard pour corriger les rumeurs. Lorsqu’une chaîne d’info continue situe à tort un incendie dans un quartier de la commune, elle demande un démenti et obtient une prise de parole en direct de la maire.
En crise, le travail du community manager, c’est de rétablir la vérité sans arrêt.
Delphine Montero
Cette maîtrise suppose d’être au contact des médias, mais aussi des forestiers, des bénévoles de la défense des forêts contre les incendies (DFCI), des agriculteurs et des agents qui aménagent les zones d’appui. À l’échelle départementale, la vérification doit en outre relier des métiers et des autorités qui ne parlent pas spontanément au même rythme. La préfecture coordonne les informations opérationnelles, les messages sanitaires de l’ARS, les demandes de la presse, les sous-préfectures et les annonces nationales. Cette architecture ne rend pas le message moins local : elle évite qu’un habitant, un maire ou un journaliste reçoive des versions incompatibles, contradictoires, d’une même situation. La fiabilité ne vient plus seulement d’un canal officiel ; elle se construit par la présence, la vérification et la capacité à rectifier vite.
Cinq réflexes qui ont fait la différence
- Constituer le réseau avant la crise. Les numéros directs, la confiance entre institutions et les fournisseurs de proximité ne s’improvisent pas quand le feu démarre.
- Prévoir des outils nomades. Espace documentaire partagé, téléphones endurants et batteries permettent de travailler hors des bureaux.
- Doubler les canaux. Réseaux sociaux, newsletters, accueil téléphonique et panneaux lumineux ne touchent pas les mêmes publics.
- Centraliser la vérification. Une cellule unique confronte les informations au terrain et évite les réponses contradictoires.
- Documenter dès le premier jour. Photos, vidéos et témoignages servent pendant la crise puis au retour d’expérience.
Après le feu, un deuxième temps de communication
Une autre leçon de 2022 tient à la mémoire. Le département avait alors manqué d’images et de témoignages. En 2026, les prises de vues sont organisées dès le début, de courtes vidéos publiées dans les 24 heures et les histoires du terrain collectées. À Audenge, un partenaire vidéo local embarqué en immersion montre les coulisses de l’action. Mais lorsque le feu est fixé commence ce que Frédéric Duprat appelle « le deuxième temps ». Les bases ouvertes pour les secours laissent place au soutien psychologique et au relogement durable. Le département installe au Porge une base « Gironde solidaire » et travaille avec ICI Gironde. À Audenge, un marché d’été devient un « spécial merci » qui aurait rassemblé près de 7 000 personnes ; vidéos pédagogiques et réunions sur les obligations légales de débroussaillement sont repensées autour du risque.
En 2022, Anne-Sophie Moulinier appelait déjà à « faire de la pédagogie en amont pour éviter d’être dans la crise constante » et à montrer que tout le Bassin n’avait pas brûlé. Cette tension entre prévention et attractivité demeure, mais l’après-crise commence plus tôt. Anne-Sophie Moulinier regarde cette séquence depuis une position singulière. Témoin de notre article en 2022 et encore récemment dircom de la communauté d’agglomération du bassin d’Arcachon Nord (COBAN), elle venait de rejoindre la direction mutualisée de la communication de la ville et de l’agglomération de Pau, mais habitait toujours sur le Bassin. Elle a suivi la crise à distance, en professionnelle et en riveraine, en appelant et en soutenant ses anciennes collaboratrices. Depuis Pau, une collecte a été lancée pour les sinistrés ; sa connaissance du territoire lui a permis de rappeler « qu’une solidarité utile doit être coordonnée » : que faut-il vraiment, où stocker, comment acheminer sans gêner ceux qui gèrent déjà l’urgence ? Puis viennent le relogement sur un marché tendu, le tissu économique bouleversé et la reconstruction de la forêt. Le deuxième temps de la communication est aussi celui où l’émotion doit se transformer en aide juste.
Apprendre à vivre avec le risque sans s’y résigner
La crise accélère tout, allège les validations et donne au métier une utilité immédiatement visible. Cette intensité peut être grisante. Frédéric Duprat le disait déjà en 2022 : « Il faut garder la tête froide. » Delphine Montero raconte l’énergie de l’action, mais aussi les nuits de trois heures, les collègues elles-mêmes évacuées et son fils resté au sud du Bassin tandis qu’elle surveillait deux feux.
Comment communiquer vite sans être trop anxiogène mais réactif ?
Anne-Sophie Moulinier
Anne-Sophie Moulinier décrit, elle aussi, cette montée de pression où l’on « déploie ses forces et déroule un plan d’action » parce qu’on n’a pas le choix, avant le contrecoup. Au retour, elle retrouve un territoire où l’on n’entend plus les oiseaux et où les reprises de feu restent quotidiennes. Son regard rappelle la nécessité d’organiser la relève et « d’accompagner celles et ceux qui continuent à informer quand leur propre famille doit partir ». À ses yeux, l’IA n’est d’ailleurs pas un sujet particulier de cette crise 2026 (même si elle est utilisée pour gagner du temps rédactionnel) : le socle demeure le bon sens, le pragmatisme et le soutien, renforcés par le réseau des communicants et la préparation du plan intercommunal de sauvegarde. Le changement le plus profond est là. Les communicants de Nouvelle-Aquitaine ne découvrent plus une crise exceptionnelle ; ils prennent acte d’un risque appelé à revenir. Il leur faut installer dans la durée ce que l’urgence a rendu possible : des réseaux entretenus, des plans à jour, des outils accessibles hors les murs, une délégation claire, une culture de la preuve, une pédagogie continue et le droit d’être relayés.
En 2022, la communication publique avait appris à travailler entre deux feux. En 2026, elle apprend qu’elle devra sans doute vivre avec eux – sans jamais considérer leur violence comme normale.
*Crédit photo principale : ville de Biscarosse.