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Quand la solidarité se transforme en spectacle

Publié le : 31 août 2026 à 07:07
Dernière mise à jour : 3 septembre 2026 à 15:52
Par Marc Cervennansky

Le jeudi 23 juillet, à 5 heures du matin, le Parc des Expositions de Bordeaux (PEX) ouvrait ses portes en urgence pour accueillir les premiers sinistrés des incendies qui ont dévasté 42 000 hectares et totalement détruit près de 200 habitations en Gironde. Au plus fort de la crise, près de 6 000 personnes ont trouvé refuge au PEX. Une mobilisation logistique colossale, portée par 650 agents métropolitains volontaires. Pourtant, un grain de sable inédit est venu gripper la machine : l’irruption des influenceuses de l’émotion.

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Par Marc Cervennansky, responsable du centre web et réseaux sociaux de Bordeaux Métropole et membre du Comité de pilotage de Cap'Com.

Au début du sinistre, l'élan de solidarité a été extraordinaire. Les agents de Bordeaux Métropole et les bénévoles de la réserve citoyenne ont accompli des miracles logistiques en un temps record pour abriter et nourrir des personnes totalement démunies.

Mais rapidement, sur les réseaux sociaux, la réalité a pris une autre tournure. Non pas à cause d'un manque de lits ou de bouteilles d'eau, mais par l'irruption d'un phénomène inattendu : la starification du bénévolat.

Des instagrameuses et tiktokeuses locales - en l'occurrence, ici il n' y a eu que des femmes - ont débarqué au PEX, trouvant là un espace idéal pour exploiter l'émoi généré par ces incendies dramatiques. Elles se sont rapidement autoproclamées organisatrices en chef – « Venez directement au Parc des Expositions, ne faites pas le numéro de téléphone parce qu'il est surbooké » – et parfois donneuses de leçons sur la gestion de la crise. Déambulant dans les allées, smartphone en main, elles se sont mises en scène en direct sur les réseaux sociaux, au milieu des personnes secourues.

L'émotion sur les réseaux sociaux en guise de gestion de crise

Pour nourrir l'algorithme et glaner des mentions « J'aime », il faut de l'émotion pure, brute, spectaculaire. Et quoi de mieux qu'un incendie historique ? Sur les réseaux sociaux, les publications se sont multipliées. On y a vu un dénigrement pur et simple de l'efficacité de l'organisation officielle, qu'il s'agisse de l'État, du préfet ou de la métropole, sous prétexte que les bénévoles sur place appréhendaient mieux la situation.

Mais gérer un centre d'accueil pour des milliers de réfugiés n'est pas un challenge de créateurs de contenu. C'est une affaire de logistique, de sécurité sanitaire et de responsabilité légale.

Derrière les vidéos qui ont montré la détresse, les réalités du terrain étaient bien différentes. En se pensant indispensables et utiles, et sans doute en quête de reconnaissance personnelle, ces accros des réseaux sociaux présentes sur place 24h/24 sont devenues un casse-tête pour la communication de la métropole et la gestion des images diffusées en direct depuis le PEX.

Cela a aussi bien concerné ces influenceuses que certains journalistes intrusifs, se souciant peu de l’intimité des réfugiés accueillis.

Le mirage de l’attention

Cette rapide médiatisation non contrôlée et inattendue nous pousse à nous interroger. Le problème n'est pas que ces influenceuses aient été cyniques ou aient manqué de sincérité dans leur démarche initiale. Le problème est qu’elles n'avaient pour certaines plus le sens de la limite entre le réel et le virtuel.

Dans notre société de l'attention, la catastrophe humanitaire est devenue un produit marketing valorisable sur Instagram ou TikTok.

En transformant la détresse des sinistrés en un contenu émotionnel monétisable, nous déshumanisons la solidarité. À force de vouloir à tout prix « mettre en scène » notre générosité, nous risquons de perdre l'essentiel : la pudeur et le respect de ceux qui ont tout perdu.

Alors, quelle est la prochaine étape ? Devrons-nous bientôt recruter nos directeurs de gestion de com de crise sur leur nombre d'abonnés plutôt que sur leurs compétences logistiques ? On imagine déjà les futurs plans de secours métropolitains : « Pour 10 000 likes, nous distribuons 100 tentes supplémentaires. »

Soyons honnêtes : si nous laissons l'émotion numérique dicter l'action publique, la prochaine catastrophe ne sera pas gérée par des professionnels, mais par des créateurs de contenu en quête de partenariats de marque. Le service public de demain aura besoin de vos plus beaux profils.


Illustration : badges des bénévoles du PEX.

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