Nids-de-poule, patates chaudes, dépendance au sentier… la com « au-delà des mots »
Comment mieux dialoguer avec ses publics ? Cette question était au cœur du rendez-vous annuel des communicateurs municipaux québécois les 6, 7 et 8 mai 2026. Problématiques municipales récurrentes, situation de crise, évolution des comportements... ensemble ils ont affiné leurs pratiques en explorant ce qui se joue autour, entre et « au-delà des mots ». Des réflexions et des « tendances » qui résonnent au-delà de l'Atlantique.
De l'importance du dialogue, du rôle des communicateurs et du sens du collectif
« Le silence n’est pas une option sinon les autres font le narratif. » Dès l’ouverture du colloque 2026 de l’Association des communicateurs municipaux du Québec (ACMQ) à Montréal, Jean-Martin Aussant – économiste, musicien et politicien – réaffirme l’importance du dialogue et le rôle et les atouts des communicateurs pour l’établir avec des citoyens « dans leur bulle ». « Le palier municipal, par son lien direct avec la vie au quotidien, constitue à bien des égards le forum le plus apte à porter ce flambeau d’un nécessaire dialogue qui devra éventuellement être transformateur plutôt que palliatif », rappelle le texte de présentation de son intervention. « Si la communication municipale n’y arrive pas, aucun autre n’y arrivera », insiste-t-il.
Pour les communicateurs, « le défi est permanent : il leur faut tenir compte du contexte, de l’intention perçue, de l’émotion et de l’expérience ». Et faire face à un grand paradoxe : « De la communication comme jamais, mais la compréhension au plus bas. » Pour lui, ce qu'il manque, c'est le sens du collectif – fort au Québec : « Il faut redonner ses lettres de noblesse au collectif, non pas en gommant l’individualisme, qui est dans la nature humaine, mais en faisant en sorte que le collectif parle toujours plus fort. »
Ces mots galvanisants pourraient facilement résonner à la tribune du Forum Cap'Com. Logiquement les croisements de sujets entre communicants français et communicateurs québécois sont multiples.
L’IA n’a pas de talent, elle a des capacités.
Comme l’IA, avec quelques rappels bienvenus de Pascal Henrard, animateur d'un atelier sur la thématique : « L’IA ne crée pas, elle génère ; l’IA n’écrit pas, elle assemble ; l’IA n’a pas de talent, elle a des capacités ; l’IA ne vous remplacera pas… si vous ne le lui demandez pas. » Autres sujets en commun : le recours aux influenceurs, les techniques de créativité, la compréhension des médias pour définir si les relations presse sont le bon canal pour faire passer le message, avec une mise en pratique concrète sur l’abattage d’arbres, et la communication sur les réseaux sociaux.
Sortir de la « dépendance au sentier » sur les médias sociaux
Lors d'une conférence, Philippe Dubois, professeur en communication et gouvernance à l’École nationale d’administration publique (Enap, université du Québec), a encouragé les communicateurs à tracer « un nouveau sentier » pour pallier les difficultés des municipalités à dialoguer sur les médias sociaux. Car, pour lui, l’utilisation des réseaux sociaux, c'est une « dépendance au sentier ». Il invite à sortir de cette forme d’inertie qui, sous le poids des choix historiques, celui des institutions, et des routines, ou pour « gérer le risque », nous fait agir par habitude, même lorsqu'il y a des demandes au changement comme le révèle un projet de recherche universitaire sur les perceptions et les attentes citoyennes face à la communication municipale sur les médias sociaux au Québec (juillet 2025). Les résultats de cette analyse montrent des pratiques pragmatiques – a priori un peu différentes de celles des Français : l'attente de réponse à une question, un désir modéré de participation en dehors du « j’aime » ou du partage, des gestionnaires de communauté vus comme des paravents entre le citoyen et l'institution, peu de confiance envers les influenceurs et leurs posts trop mis en scène, une pudeur dans les commentaires, et même un souhait de certains de voir la ville les désactiver. Face à ces constats, Philippe Dubois invite les communicateurs à tracer leur propre chemin de manière cohérente en revenant aux questions de base en communication :
- Pourquoi une municipalité doit-elle communiquer ?
- Pourquoi notre municipalité veut-elle communiquer sur ce canal ?
- Qui doit porter la parole municipale ?
Une étude sur la perception de la com municipale
À l’instar de notre Baromètre de la communication locale, les communicateurs ont pu prendre le pouls de la com municipale grâce au sondage exclusif présenté par l'Institut Léger. Quantité, confiance, contenant, contenu, il a demandé aux Québécois leur avis sur la com de leur municipalité. Les résultats font état d’une communication jugée crédible et satisfaisante sur le fond et sur la fréquence par les personnes interrogées, mais peu ancrée dans leur quotidien (56 % ne remarqueraient pas l’absence de com municipale pendant un mois).
Les supports d’information plébiscités sont d’abord le site web puis le bulletin et l’infolettre, suivis des réseaux sociaux. Entre une communication simple, rapide ou complète, les sondés attendent avant tout qu’elle soit d’abord simple à comprendre.
Gérer ses patates chaudes sans se brûler
Autre sujet qui arrive « à tout le monde, peu importe la taille de l’équipe, l’expérience ou le niveau de préparation », rappellent les intervenantes de l’agence Well : les patates chaudes, « ces dossiers sensibles, parfois inconfortables, qui demandent de la clarté, une approche réfléchie et un bon sens du timing ».
Un projet mal compris, une consultation qui dérape, une fuite média, une publication qui enflamme les commentaires, une annonce budgétaire difficile, une infrastructure saturée ou un dossier dont la responsabilité n’est pas claire… dans une intervention dynamique, les intervenantes ont d’abord aidé chaque communicant à reconnaître sa patate chaude : est-elle communicationnelle ? médiatique ? consultative ? politique ? ou fatidique ?
Puis elles ont présenté pour chacune des « quick wins » pour mieux préparer, encadrer, communiquer, et faire refroidir ces patates chaudes, comme : préparer une fiche de synthèse commune à l’ensemble des personnes qui s’expriment, une FAQ évolutive à destination du public, mais aussi nommer le problème en premier et occuper l’espace médiatique.
Les nids-de-poule, un marronnier de la com municipale québécoise
L'expression « nids-de-poule » pourrait elle aussi résonner dans les salles du Forum Cap'Com. Mais le nombre d’occurrences de ce mot dans les échanges des communicateurs québécois est proportionnel à l’ampleur du phénomène, bien plus importante au Québec qu’en France en raison des variations météorologiques. Au printemps, l’alternance de gel et de dégel laisse son empreinte partout dans l’espace public montréalais et québécois. Et les nids-de-poule peuvent vite devenir des patates chaudes...
Rejoindre tous les publics
« Parvenons-nous à rejoindre adéquatement les membres des communautés autochtones, les personnes issues de la diversité ou encore les jeunes ? » se sont questionnés trois intervenants lors d'une table ronde. Les échanges commencent par des constats : « Nous sommes source de contenu parmi d’autres, les gens ne savent pas forcément ce que c’est une ville qui parle. Et nous n’avons pas tous la même lecture de ce qui s’est passé sur un territoire. » Des constats qui appellent à l’humilité, à veiller au choix des mots – « amérindien » n’est par exemple plus utilisé au Québec –, et à mieux connaître les différents publics pour pouvoir « se mettre dans leurs chaussures » et réussir à les « rejoindre ». Ce terme, qui correspond en France à « toucher » ou « atteindre », traduit bien l'idée d'aller communiquer là où les gens en sont, et là où ils sont. Cette nécessité de mieux comprendre les personnes au moment où l'on s'adresse à elles a été le fil rouge entre plusieurs interventions du colloque.
Ainsi une conférence intitulée « Écouter, comprendre, dialoguer : les nouveaux métiers du marketing municipal » invitait à revoir ses méthodes d’écoute et à s’appuyer sur l'ethnographie municipale, c’est-à-dire l’étude d’un ensemble d’humains vivant en société sur un territoire déterminé : la ville. Entrevues semi-dirigées, observation participante et sondages ethnographiques permettent, selon l'agence conseil Perrier Jablonski, d'observer les comportements, les perceptions et les paradoxes, et d'obtenir une « compréhension authentique de l’autre » : ses besoins, ses comportements conscients ou inconscients, mais aussi ses biais, dont certains sont significatifs en contexte municipal. Les intervenants relèvent notamment « le biais de clocher – les anciens résidents doutent de la légitimité des nouveaux à se prononcer sur l'avenir du quartier ; les citoyens se croient mieux placés que l’administration pour décider de leur milieu de vie » ou encore « le biais d’éclaboussure – des résidents qui ont vécu une mauvaise expérience avec un inspecteur municipal abordent toutes leurs interactions futures avec l'administration avec hostilité et méfiance, peu importe l'interlocuteur ».
Une matrice de la responsabilité citoyenne plutôt que des personas
Mais ils pointent aussi un biais côté communicant : l’usage des personas pour catégoriser les publics. Pour eux, ils ne jouent pas le bon rôle et font plutôt office de portraits (souvent biaisés). Plutôt que l’âge, le genre, la langue, le revenu, le niveau d’éducation, ils invitent à prendre en compte deux variables qui influencent fondamentalement le comportement du citoyen : son degré de connaissance municipale et son degré de réactivité face à un enjeu qui affecte sa collectivité ou son environnement immédiat. Sur cette base ils ont développé ce qu’ils appellent « la matrice de la responsabilité citoyenne » et ses quatre grands profils :
- les non-connaissants actifs,
- les non-connaissants passifs,
- les connaissants actifs,
- les connaissants passifs.
Parler à l'âme, au cœur, à la tête et au porte-monnaie
Dans une autre conférence sur la communication comme levier d’éducation citoyenne, les intervenantes de Formations Infopresse ont elles aussi incité les participants à se demander d’où part leur public, ce qu'il sait déjà et ce qu'il devrait savoir pour agir. « Pourquoi certains ont adopté un comportement et d’autres non, et comment faire pour qu'ils passent à l'action et la maintiennent dans le temps ? » Dressant des pistes pour rétablir le dialogue entre l’institution et le citoyen, elles ont proposé comme base pour un argumentaire solide de s’assurer de parler :
- à l'âme : à quoi la personne rêve… pour elle, pour son organisation, pour sa ville ;
- au cœur : quelles sont les conséquences de ne pas agir sur le plan humain ? Est-ce qu’on a des témoignages, des récits à partager ?
- à la tête : à quels arguments logiques sera-t-elle sensible ? Peut-on lui donner des exemples concrets qui lui démontrent que c’est possible ?
- au porte-monnaie : quels sont les impacts financiers du fait de ne pas agir ? À quel point ce qu’on propose devient un investissement et non une dépense ?
Communiquer en 2026 : les 8 mots de la fin
« Communiquer mieux en 2026 : tendances et stratégies ». Derrière cet énoncé alléchant de la conférence de clôture de ce colloque 2026, Arnaud Granata, animateur, producteur, chroniqueur et spécialiste des médias, a posé huit mots qui décrivent la réalité avec laquelle la compublique doit composer d'un côté de l’Atlantique comme de l'autre.
Saturation
Sans grande surprise, il commence par parler d’infobésité, de son corollaire – la fatigue informationnelle – et de sa conséquence – l'évitement de l’information. « 40 % déclarent éviter parfois ou souvent l'actualité, selon le rapport Reuters sur les pratiques informationnelles du public dans 48 pays. » Parmi les remèdes : il évoque la déconnexion – Apple travaille sur le sujet –, la curation, et un travail sur le design de l’information comme sur le site gov.uk qui a travaillé, depuis plusieurs années déjà, pour simplifier l’accès à l'information. « Nous sommes en concurrence avec la fatigue informationnelle, et plus seulement dans la bataille de l’attention », souligne l’intervenant. En écho au sujet de la sobriété éditoriale : il invite les communicateurs à « respecter la bande passante des citoyens » et à s’interroger : votre message mérite-t-il d’exister ?
Storytelling
« L’info ce n’est plus un message, c’est un environnement. Votre storytelling ne vous appartient plus », insiste Arnaud Granata en faisant référence à l’écosystème narratif – groupes Facebook et WhatsApp, Instagram, ou Reddit – et à son caractère incontrôlable. « Il vous faut comprendre où le récit se fabrique réellement et accepter que vos supports ne soient plus le point final mais le point de départ de la conversation. » Il cite l'exemple de la plateforme participative de la ville de Benicia sur la réglementation en matière de sécurité industrielle autour d’une raffinerie. Sans inscription et avec de multiples possibilités de participer, elle a structuré le dialogue et permis une critique constructive.
Preuve
Pour contrer la méfiance, « travaillez le marketing de la preuve » : les faits, les chiffres, les études et les témoignages concrets. Il prend l’exemple de la ville de New York, qui met à disposition une quarantaine d’indicateurs. Ils sont perçus comme crédibles car facilement compréhensibles, humains et vérifiables grâce aux données brutes disponibles.
Bouillie
La bouillie, ces contenus tous identiques générés par l’IA, ne permet pas d’identifier qui nous parle. Mais le « craft », l’illustration et le graphisme reviennent. En parallèle, les contenus IA sont de plus en plus marqués comme tels et les chartes éthiques autour de l’IA se développent.
Expérience
Pour Arnaud Granata, il faut construire des expériences personnalisées. « Nous ne sommes plus en concurrence avec les autres municipalités mais avec les standards du numérique : 76 % des utilisateurs veulent une expérience personnalisée. Et la tolérance à la friction est basse. »
Risque
« Tout message que vous publiez est un risque aujourd’hui. L’émotion et le négatif circulent toujours plus. »
Fragmentation des auditoires
Face aux émotions qui amplifient les divergences, l'intervenant incite à travailler sur l’interprétation des faits pour répondre aux deux camps.
Analogue
Pour l'intervenant, il faut miser sur l’analogue. En réaction au tout-numérique, la rencontre, le tangible deviennent plus importants. « Vous partez gagnant car vous l’avez dans vos municipalités. Vous pouvez valoriser l’événement, repenser l’affichage urbain, humaniser la relation... »
« Tous ces mots sont le signe d’un grand changement de rapport avec les citoyens et la réalité », conclut Arnaud Granata. « On est aussi là pour créer du lien et réduire les écarts de perception. Votre rôle : donner du sens et faire en sorte qu’on puisse encore se comprendre. »