Aller au contenu principal
Fermer

Numérique et secteur public : de la transformation à l’émancipation

Publié le : 10 juin 2026 à 18:34
Dernière mise à jour : 25 juin 2026 à 17:02
Par Yves Charmont

Au Forum des Interconnectés 2026, la question était : comment reprendre la maîtrise d’infrastructures, de données et d’outils dont dépend désormais une part croissante de l’action publique ? IA, cybersécurité, commande publique, logiciels libres... des débats sur l’indépendance numérique qui dépassent les seules DSI et interpellent les communicants publics.

Dans les mêmes thématiques :

Pendant deux jours, les 1er et 2 juin derniers, à Station F à Paris, le Forum des Interconnectés rassemblant plus de 500 personnes a donné à voir une évolution profonde du regard porté par les collectivités locales sur le numérique. D’abord perçu comme un levier de modernisation, d’innovation ou de simplification administrative, il est désormais plus souvent abordé comme un enjeu de souveraineté et de capacité d’action publique. Derrière les discussions sur l’intelligence artificielle, les infrastructures ou les logiciels libres, une question revenait sans cesse : dans un monde dominé par quelques plateformes mondiales, comment les territoires peuvent-ils conserver leur liberté de choix ?

Cette interrogation n’est pas nouvelle pour Jacques Priol, partenaire de Cap’Com dans l’étude sur les usages de l’IA chez les communicants, qui est aussi membre de ce réseau (fondateur des Interconnectés). Il fait partie de ceux qui ont progressivement déplacé le débat de l’innovation vers la maîtrise, et il a pu le montrer en intervenant avec ce prisme dans la première table ronde « Déploiement de l’IA : état des lieux et bonnes pratiques ». Ce que l’on a entendu à Paris est en grande partie l’aboutissement de cette évolution : le numérique n’est plus seulement un sujet technique, il devient un sujet de gouvernance, d’autonomie et de responsabilité publique.

Aux Rencontres 2026 de la com numérique, envisageons ensemble des dispositifs responsables de communication numérique

Les 1er et 2 octobre, à l’hôtel de Rennes métropole, les Rencontres nationales de la communication numérique du secteur public mobiliseront un écosystème d’acteurs engagés et feront intervenir des experts pour éclairer et pour ouvrir la voie d’un numérique favorable à toutes et tous. Jacques Priol, co-fondateur du collectif Data Publica, y présentera notamment les résultats de l’étude menée avec Cap’Com sur les usages de l’IA au sein des directions communication des collectivités territoriales. Retrouvez toutes les thématiques au programme de ces journées dédiées à la réflexion collective et au partage de bonnes pratiques sur la page des Rencontres #capcomnet !

Un développement numérique en accord avec nos valeurs de service public.

Franckie Trichet, président des Interconnectés

Dans son éditorial pour l’édition 2026, Franckie Trichet, président des Interconnectés, appelle les collectivités à porter collectivement « un développement numérique en accord avec nos valeurs de service public » et à construire une « trajectoire commune vers l’indépendance numérique responsable ». Une ambition qui a irrigué l’ensemble des deux jours, y compris hors des moments officiels et programmatiques. Cette orientation s’est incarnée dans le programme TIE Break, présenté l’an dernier dans un contexte géopolitique menaçant, où il devenait urgent que les collectivités puissent réellement maîtriser la sécurité, la souveraineté et la soutenabilité de leur système d’information. Cette année, le plan d’action a été dévoilé ! L’objectif est simple dans son principe mais ambitieux dans sa portée : sortir progressivement d’une dépendance subie vis-à-vis de certains fournisseurs, mutualiser les besoins des collectivités et construire une capacité collective de négociation. Plusieurs intervenants ont utilisé le même vocabulaire : celui de la réversibilité, de l’interopérabilité et du refus du « verrouillage » technologique.

Des témoignages de collectivités locales

Les témoignages des collectivités ont donné une dimension très concrète à cette réflexion. Plusieurs responsables ont évoqué des hausses brutales de tarifs imposées par certains éditeurs, parfois supérieures à 40 %, voire davantage, sans possibilité réaliste de changer de solution. « L’indépendance numérique ne se décrète pas, elle se construit », résume ainsi Michaël Delafosse, maire de Montpellier et président de Montpellier Méditerranée Métropole. Le constat est partagé : pendant trop longtemps, les collectivités ont davantage subi l’offre numérique qu’elles ne l’ont façonnée. Et les communicants publics ont trop souvent vu s’installer des solutions clé en main, enfermant les services dans des offres dépendant d’un seul éditeur… et pas toujours souples. Un casse-tête lorsqu’il fallait interagir sur les réseaux sociaux, ceux utilisées par le public et non ceux validés par la DSI. Pour nous, cette séquence résonnait avec ces problématiques familières.
Depuis plusieurs années, nous observions – et beaucoup de collègues le faisaient remarquer – la concentration croissante des canaux d’information, des plateformes et des outils qui structurent la relation entre institutions et citoyens dans des solutions non souveraines. La question de la dépendance numérique ne concerne donc pas uniquement les directions des systèmes d’information. Elle touche également la capacité des collectivités à maîtriser leurs données, leurs échanges et leurs modalités de communication.

Dans ce contexte, l’open source apparaît moins comme une préférence technique que comme un outil politique. Plusieurs intervenants ont défendu l’idée que les logiciels libres permettent de mutualiser les investissements publics, de partager des communs numériques et de réintroduire de la concurrence là où la dépendance s’est installée. L’idée d’un European First complété par un Open Source First a ainsi été largement discutée, avec l’espoir (toujours) de voir émerger de véritables standards européens capables de rivaliser avec les grandes plateformes américaines.

T’as vu mon IA ?

L’autre grand sujet du Forum était évidemment l’intelligence artificielle. Mais là encore, le ton a changé. L’IA n’est plus présentée comme une innovation spectaculaire à expérimenter : elle est désormais considérée comme un enjeu de gouvernance. Les chiffres présentés lors de la séquence consacrée particulièrement à l’IA dans les collectivités sont éloquents : 75 % des collectivités constatent déjà des usages de l’IA et près de 60 % des agents utiliseraient ces outils en dehors de tout cadre défini. Cet « usage non encadré » (qui couvre aussi le shadow IA, déjà analysé dans ces colonnes) est désormais une réalité quotidienne. Et la question n’est plus de savoir s’il faut autoriser l’IA, mais comment l’organiser.

Retours d’expérience IA en collectivité

Toulouse (mairie et métropole) : structuration de la gouvernance sur trois niveaux (réglementaire, organisationnel, technologique). Vote de délibérations « jumelles » fin 2025 fondées sur huit principes conceptuels concis pour garantir une utilisation éthique et souveraine.

Villeurbanne : approche par quatre cas d'usage avec la création d'une direction de la transformation (distincte de la DSI). L'expérimentation d'IA générative (rédaction, retranscription) est complétée par une sollicitation citoyenne et l'élaboration d'une charte interne.

Marseille : création d'une DGA transversale « Transformer nos pratiques ». Évaluation des projets d'IA via un filtre légal puis une grille d'analyse stricte reposant sur sept axes (biométrie, impact environnemental, conformité, transparence, etc.).

L’un des enseignements les plus intéressants de cette édition parisienne réside dans la manière dont les collectivités les plus avancées structurent leur gouvernance. Les retours d’expérience de Toulouse, Villeurbanne ou Marseille (voir encadré) montrent que ces sujets ne relèvent plus de la seule DSI. Ils mobilisent désormais les directions générales, les ressources humaines, les responsables de la donnée, les juristes, les spécialistes de la cybersécurité et les élus eux-mêmes. L’IA est pensée comme un sujet de transformation des organisations et non comme un simple outil technologique.

Un discours ferme

L’intervention, en ouverture de la deuxième journée, de la ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique, Anne Le Hénanff, a confirmé cette évolution. Son message est clair : « La souveraineté numérique n’est plus un sujet technique mais un impératif stratégique. » Elle a également parlé des données « devenues un actif stratégique pour nos collectivités comme pour notre pays ».

La souveraineté numérique n’est plus un sujet technique mais un impératif stratégique.

Anne Le Hénanff, ministre déléguée chargée de l’Intelligence artificielle et du Numérique

La nouvelle doctrine de l’État privilégie désormais « l’achat de solutions souveraines lorsqu’elles existent », tandis que la loi SREN et la certification SecNumCloud visent à mieux protéger les données critiques. La ministre a également défendu une vision pragmatique de l’intelligence artificielle, centrée sur les gains d’efficacité dans les services publics (là, on est dans l’opérationnel) : optimisation des tournées de collecte, gestion des espaces verts, détection des situations de vulnérabilité sociale. Mais elle a également mis en avant l’amélioration de la relation usager, en rappelant que cette transformation ne pourra réussir qu’à condition d’accompagner les agents et de maintenir un cadre éthique exigeant. Un cadre qui peut largement nous rappeler celui que nous avons porté au travers de la boussole de l’IA, présentée à Rennes en septembre dernier.

Reprendre la main, y compris à la com

Quels que soient le niveau d’action, la qualification ou même la taille de la collectivité d’accueil, ce qui frappe dans ces échanges en réseau est la volonté de passer à l’action. Les débats portent désormais sur les conditions concrètes d’une autonomie retrouvée : mutualiser les achats, définir des standards communs, favoriser les solutions réversibles, renforcer les communs numériques et bâtir une capacité collective d’influence face aux grands acteurs du marché. Reprendre la main, en quelque sorte. D’autant qu’on observe partout une prolifération d’offres incluant l’IA, avec des « agents IA » ou qui proposent des solutions métiers en orchestrant des potentialités liées à l’IA. C’est peut-être même une autre forme de shadow IA, non plus celle qui fleurit sur les ordinateurs de collègues et membres de nos équipes, mais celle qui sous-tend des offres commerciales alléchantes et novatrices, montées à peu de frais par des affairistes et des commerciaux.

Des questions à traiter cartes sur table

Pour les communicants publics, les questions numériques (comme les questions environnementales avant elles) quittent progressivement le cercle des experts pour entrer dans le leur et dans le débat éthique au service de l’intérêt général, cartes sur table. À Station F, les directions des systèmes d’information ont beaucoup parlé d’architecture technique, de cybersécurité ou de standards. Mais derrière ces termes parfois austères se dessinait une question éminemment politique : comment préserver la capacité des collectivités à décider par elles-mêmes ? Dépendance technologique, souveraineté des données, transparence des algorithmes, place de l’intelligence artificielle dans les services publics : autant de sujets qui appelleront demain pédagogie, explication et mise en débat.

Et les paroles, en clôture, de Céline Colucci, déléguée générale des Interconnectés, mettaient en lumière l’intérêt de se confronter et de se rencontrer : « On a organisé ces deux jours précisément parce qu'on n'a rien de mieux que le dialogue et la conversation pour essayer de se comprendre, travailler l'altérité, comprendre l'autre dans ses représentations, pour entendre aussi qu'il a ses freins, ses propres contraintes, qu’il a aussi des opportunités, et pour que l'on arrive à faire converger nos envies, dans un acte d'engagement. C'est peut-être là qu'on arrive à faire du collectif. »
Des paroles qui pourraient très bien être prononcées lors du Forum Cap’Com.

A lire aussi :
L'IA dans la com des collectivités : entre opportunités et vigilance
Lire la suite
Communication publique : vers la grande bifurcation ?
Lire la suite
Sur les réseaux sociaux, les collectivités entre éthique et performance
Lire la suite
Vers un numérique public choisi et responsable aux Rencontres 2025 de la com numérique
Lire la suite