Aller au contenu principal
Fermer

Le drôle de mercato 2026

Publié le : 7 juillet 2026 à 18:15
Dernière mise à jour : 9 juillet 2026 à 16:17
Par Yves Charmont

Les municipales de 2026 marquent-elles un tournant pour les directions de la communication ? Pendant des décennies, une alternance politique signifiait presque automatiquement une « grande lessive » sur certains postes clés. Ces 100 premiers jours de mandat racontent une autre histoire. Plus nuancée.

Un lundi matin post-électoral, les bureaux sont les mêmes. On démonte les panneaux électoraux, mais les résultats occupent encore toutes les conversations. Dans les directions de la communication des intercommunalités ou des communes qui ont connu un changement d’exécutif, on guette un appel, une convocation, un premier rendez-vous avec les nouveaux élus. Depuis toujours, une alternance municipale annonce presque mécaniquement un autre rituel : celui du mercato. Les directrices et directeurs de la communication font leurs cartons, parfois avant même qu’on le leur demande. Les nouveaux élus arrivent avec leurs équipes, leurs habitudes, leur sphère de confiance.

Quelque chose a changé

Cette année, pourtant, quelque chose semble avoir changé. À l’écoute du réseau et en soutien des professionnels, Cap’Com a bien entendu eu connaissance de changements brutaux, de prises en main rapides. Dans ces cas-là, les collègues comptent justement sur le fait qu’ailleurs d’autres places se libèrent… Mais au fil des semaines qui ont suivi les élections municipales, un constat s’est imposé dans plusieurs collectivités : les grands mouvements annoncés n’ont pas eu lieu. Des directrices et directeurs de la communication sont restés en poste. On en connaît même qui se sont vu proposer le poste de dircab du fait de leur grande connaissance de l’appareil et du territoire. Comme Marouan : « Sur le coup, j’ai été extrêmement étonné. Parce que je ne prétendais pas du tout à ça, parce que je n’ai pas de carte de parti ou autre. Mais cela correspond aussi à des maires qui souvent se sont affichés sans étiquette. Finalement, il y a presque une cohérence, puisque l’affiliation politique est devenue parfois presque négative. »
D’autres ont choisi de partir d’eux-mêmes, alors même que le nouvel exécutif leur avait confirmé sa confiance. Tous, en revanche, racontent la même période : celle du doute.

Je faisais la queue avec tous mes dossiers… et avec toutes mes inquiétudes, mes suppositions, mes hypothèses.

Pour comprendre ce qui se joue derrière cette stabilité inattendue, nous avons recueilli plusieurs témoignages de communicantes et communicants ayant vécu une alternance politique. Les prénoms utilisés sont des prénoms d’emprunt et plusieurs récits ont été volontairement croisés afin de garantir l’anonymat des personnes interrogées. Ce qui suit est peut-être le portrait d’une profession en train d’évoluer.

Le lendemain des urnes

Amandine se souvient encore de cette matinée. Deux jours seulement après le second tour, elle est reçue par la nouvelle maire. Ou plutôt, pense-t-elle aujourd’hui, par une équipe déjà constituée : directrice de cabinet, collaborateurs, conseillers… « Elle était entourée de toute sa nouvelle équipe. Moi, j’étais seule de l’autre côté de la table. C’était impressionnant. » Comme beaucoup, elle s’attend à parler de son parcours, de ses réalisations, de sa vision de la communication. Les premières questions portent pourtant sur tout autre chose : combien d’agents sont titulaires ? Combien sont contractuels ? Quels contrats arrivent à échéance ? Quelle est la masse salariale de la direction ? Très vite, elle comprend que l’organisation du service est déjà au cœur des réflexions. Alors, instinctivement, elle défend son équipe, raconte les missions de chacun, leurs compétences, leur engagement.

Il avait tout lu. Ça m’a donné une énergie incroyable.

D’autres racontent une scène très différente. « Trois jours après l’installation du nouveau conseil, je suis arrivée avec une note stratégique. Je voulais parler de communication, de notoriété, de marketing territorial, de concertation » : Christophe avait choisi d’être proactif. Et à sa surprise, le nouveau maire lit attentivement son document, l’annote, partage plusieurs constats et prolonge la discussion. « C’était presque un cadeau qu’il me reçoive aussi vite. Il avait tout lu. Ça m’a donné une énergie incroyable. »

Cette scène revient sous différentes formes dans plusieurs témoignages. Les nouveaux exécutifs cherchent moins à vérifier une fidélité politique qu’à mesurer une capacité d’analyse, une connaissance du territoire, une expertise professionnelle. Une autre communicante raconte sa surprise lorsqu’elle entend le nouveau maire lui dire : « Soyez force de proposition. La communication est un levier pour faire avancer les projets. » Elle nous confie qu’elle ne s’attendait pas à ça. « Deux jours après le scrutin, je pensais que tout notre travail allait être balayé. J’ai découvert un élu qui voulait comprendre ce que nous savions faire. »

D’un entretien à l’autre, les histoires diffèrent. Mais toutes racontent la même intensité. Les communicants ne vivent pas seulement un changement politique ; ils traversent une période où chaque geste, chaque rendez-vous, chaque mot semble annoncer leur avenir.

Les mots qui restent

Il arrive qu’une carrière bascule sur une phrase. Lucile l’entend encore aujourd’hui : « Non, non… j’aurai besoin de vous les premiers temps. » Sur le moment, elle ne relève pas. Puis les mots reviennent. « Les premiers temps… » Cela voulait dire quoi ? Trois mois ? Six mois ? Le temps de recruter quelqu’un ? « J’ai commencé à préparer mon départ avant même qu’on me le demande. » Les semaines suivantes semblent lui donner raison. Un poste est supprimé dans son équipe. On lui demande d’imaginer le recrutement d’un directeur adjoint dont elle ne voit pas l’utilité. Un matin, son nom disparaît même de la porte de son bureau. « C’était sans doute un détail, mais, sur le moment, j’y ai vu un signal. » Elle décide alors d’accepter une proposition dans une autre collectivité. La suite la surprend davantage encore.

Vous êtes une experte de la communication. Vous pouvez rester.

Lorsque le maire apprend son départ, il lui confie qu’il comptait… la garder. Un malentendu, né d’une formule maladroite, aura suffi à provoquer le départ d’une directrice de la communication expérimentée. À l’inverse, d’autres témoignages sont marqués par des mots qui rassurent : « Vous êtes une experte de la communication. » Ou encore : « Si vous souhaitez rester, vous pouvez rester. » Ces phrases, qui paraissent anodines, disent peut-être davantage que les décisions elles-mêmes. Elles traduisent une évolution subtile dans la manière dont les nouveaux exécutifs regardent leurs directions de la communication : non plus seulement comme des collaboratrices ou des collaborateurs associés à une majorité sortante, mais comme des professionnels porteurs d’une expertise, d’une mémoire des services et d’une connaissance précieuse du territoire. Un point qui vient corroborer la récente Radioscopie du communicant public, montrant une fonction plus mature et une reconnaissance plus franche de nos métiers, mais que nous considérons avec encore beaucoup de prudence.

Reste à savoir si cette impression se confirmera dans les mois qui viennent… ou si elle ne constitue qu’une parenthèse avant une recomposition plus classique des équipes de direction après le recrutement de nouveaux DGS et dircabs.

Et si le métier avait changé de statut ?

À écouter ces récits, une question s’impose presque naturellement : pourquoi ce mercato annoncé n’a-t-il pas eu lieu avec l’ampleur que beaucoup anticipaient ? Il serait évidemment imprudent d’en tirer une conclusion définitive car les nouvelles équipes municipales poursuivent encore leur installation, comme on vient de le dire.

Les éléments de langage changent. Mais nous, on sait changer les éléments de langage. C’est notre métier.

Pourtant, les témoignages recueillis dessinent une tendance qui mérite d’être observée : les directrices et directeurs de la communication semblent davantage reconnus pour leurs compétences propres que pour leur proximité supposée avec une majorité politique. Isabelle formule cette évolution avec beaucoup de simplicité : « Les éléments de langage changent. Mais nous, on sait changer les éléments de langage. C’est notre métier. Les nouveaux élus ne connaissent peut-être pas encore nos compétences, notre expérience, notre capacité d’adaptation. » Cette remarque est loin d’être anodine. Elle dit que la communication publique a progressivement acquis ses propres méthodes, ses outils, ses savoir-faire. Elle n’est plus seulement perçue comme un prolongement du discours politique. Elle devient une fonction d’expertise, au même titre que les ressources humaines, les finances ou l’aménagement.

La stratégie du long terme…

Eva en est convaincue. Quelques mois avant les élections, elle avait engagé un important travail de formalisation de la stratégie de communication de sa collectivité. « Il fallait installer la communication publique comme une véritable politique publique, avec des objectifs, une méthode, une évaluation. Cela protège les équipes des aléas politiques et cela donne un cadre partagé. » Cette stratégie, élaborée avant même de connaître le résultat du scrutin, est finalement reprise par le nouvel exécutif. « Si je pars demain, explique-t-elle, l’essentiel restera. » Cette phrase raconte une communication publique qui dépasse désormais les personnes pour s’inscrire dans la durée de l’institution.

… ou alors on joue la montre !

Dans plusieurs collectivités, les nouveaux exécutifs semblent avoir choisi de différer leurs décisions. Les cabinets se mettent progressivement en place. Les futurs DGS sont parfois attendus pour la rentrée. Les réorganisations profondes viendront peut-être plus tard. Isabelle le constate au quotidien : « Aujourd’hui, on attend un nouveau DGS. On n’a pas encore la vision, ni la ligne, ni la trajectoire. » Autrement dit, la stabilité actuelle pourrait n’être qu’un temps de transition.

Une troisième explication, plus pragmatique

Les collectivités locales peinent aujourd’hui à recruter des cadres expérimentés. Les difficultés concernent les ingénieurs, les juristes, les responsables des ressources humaines… mais aussi les directions de la communication.

Remplacer un directeur ou une directrice de la communication ne consiste plus simplement à changer un visage. Il faut retrouver une personne connaissant les collectivités, les médias, les réseaux sociaux, la communication de crise, la concertation, les procédures administratives, tout en étant capable de travailler avec un nouvel exécutif. Un tel profil est devenu rare. Dans ces conditions, avant de se séparer d’un cadre reconnu, certains élus préfèrent manifestement prendre le temps d’évaluer ce qu’ils gagneraient… et ce qu’ils risqueraient de perdre. Ces trois hypothèses ne s’opposent pas. Elles se complètent probablement.

Rester ne signifie pas être rassuré

Pour autant, rester en poste n’efface pas les fragilités. Au contraire. Tous les témoignages recueillis évoquent une période de grande vulnérabilité : une phrase maladroite, un silence prolongé, une décision reportée, un organigramme qui évolue. Autant de petits signaux qui alimentent les doutes. Et il semblerait que plusieurs départs soient plus préventifs qu’autre chose. Lyna, elle, fait un choix encore différent car le nouvel exécutif lui renouvelle sa confiance. Rien ne l’oblige à partir. Pourtant, elle décide de tourner la page : « Ce n’est pas un métier alimentaire. Je ne rendrais service ni au président, ni à l’institution, ni à moi-même si je restais sans partager le même élan. »

Cette réflexion résonne avec les mots publiés récemment par un autre directeur de la communication, confronté à une tout autre épreuve. Évoquant la résilience, il rappelait qu’elle ne consiste pas à nier les difficultés mais à continuer d’avancer malgré elles. Cette capacité d’adaptation, de remise en question et de reconstruction traverse finalement tous les témoignages recueillis. Car derrière les organigrammes et les mouvements de personnels, ce sont d’abord des femmes et des hommes qui racontent leurs hésitations, leurs convictions et leur attachement profond au service public. Peut-être est-ce là le véritable enseignement de cette séquence électorale.

N’est pas fonctionnel qui veut !

On parle d’emplois fonctionnels pour les DGS, DGA, DGST (mais pas pour les dircoms). Ces emplois sont également à la jonction de la sphère politique et de la sphère administrative. Ils permettent au maire ou au président de confier la responsabilité des services à un ou des cadres avec lesquels ils entretiennent une relation de confiance étroite. Ils constituent ainsi, avec les collaborateurs de cabinet, l’entourage proche de l’autorité territoriale. Ces liens justifient un statut d’emploi spécifique : l’emploi fonctionnel. Ce dernier revêt un intérêt sur le plan statutaire (rémunération, déroulé de carrière) mais comporte également un caractère précaire en raison de la procédure de décharge de fonction qui permet de mettre fin à tout moment à l’exercice de l’emploi fonctionnel. (Source : CDG 45.)

Une reconnaissance encore fragile

Il serait tentant de conclure que les municipales de 2026 marquent une rupture. Ce serait aller trop vite. D’abord parce que les mouvements ne sont probablement pas terminés. Beaucoup de collectivités n’ont pas encore achevé leur recomposition administrative. Ensuite parce que les témoignages recueillis racontent aussi une grande fragilité (être maintenu en poste ne signifie pas être rassuré). Et, quel que soit le statut du dircom (statutaire ou contractuel), la confiance ne se décrète pas. Elle se construit. Isabelle le résume avec beaucoup de justesse : « On est dans le quatrième mois. Peut-être qu’ils viennent encore à tâtons vers nous. Nous, en tout cas, on est complètement ouverts. Si un élu veut venir à la direction de la communication, on lui présente l’équipe, on lui montre ce que l’on sait faire. » Cette disponibilité revient souvent dans les entretiens.

Plus une décision managériale qu’une purge

Depuis longtemps, la profession vit avec une forme d’ambiguïté. Les directrices et directeurs de la communication travaillent naturellement au plus près des exécutifs (sans pour autant être sur des postes fonctionnels – voir encadré). Ils accompagnent les projets, les décisions, les prises de parole. Cette proximité nourrit parfois l’idée qu’ils seraient, eux aussi, indissociables d’une majorité politique. Les témoignages recueillis cette année racontent peut-être autre chose :

  • ils parlent de professionnels qui connaissent les services municipaux, les politiques publiques, les habitants, les partenaires, les médias locaux, les crises traversées, les réussites comme les difficultés ;

  • ils parlent de cadres qui savent changer de récit lorsque le projet politique évolue, sans renoncer aux principes et à l’éthique de la communication publique.

Les alternances continueront naturellement à provoquer des départs. Certains seront souhaités par les nouveaux exécutifs. D’autres seront choisis par les communicants eux-mêmes, parce qu’ils estimeront, comme Lyna, que leur engagement suppose une relation de confiance et d’alignement devenue impossible. Mais quelque chose semble malgré tout évoluer : ces changements ne sont plus automatiques. Ils deviennent des décisions managériales, réfléchies, parfois différées, et non plus un simple réflexe politique.

Pour la première fois, la « grande lessive » ne semble plus être une fatalité.

À lire aussi :
La résilience au cœur de l'inconnu
Lire la suite
Et après ? (ou la position délicate du communicant public au lendemain des élections)
Lire la suite
Le peuple migrateur
Lire la suite
En début de mandat, prenez le pouvoir
Lire la suite